Du brut pour les brutes Frédéric Dard Le Commissaire San-Antonio #039 Boris Alliachev, vous connaissez ? Espion international… Recherché dans une tripotée de pays… Enfin le genre de mec que tout flic normalement constitué rêve d'agrafer à son palmarès ! Figurez-vous que je l'ai précisément sous les yeux, en ce moment… Il est assis dans un restaurant russe et il jaffe du caviar comme un qui aurait la conscience tranquille et le larfouillet bourré. Seulement voilà qu'un pastaga démarre dans les parages : un jules, laid comme un dargif de singe, entreprend de dérouiller sa poule, une ravissante môme de vingt berges. Mais ce n'est pas le genre de chose qu'on fait devant S. -A, pas vrai ? Alors je sors mon uppercut des grands jours… Et pendant la bagarre, le Boris, lui, il prend la tangente ! Vilaine affure, les gars, mais cette brute de S. -A. n'a pas dit son dernier mot ! San-Antonio Du brut pour les brutes A Annie CORDY et à Jean RICHARD Pour essayer, à mon tour, de les faire rire.      S.-A. CHAPITRE PREMIER UN TAS D’ICÔNERIES Le maître d’hôtel ressemble à Vincent Tauriol. Il me présente un menu large comme les affiches du cirque Pinder et me demande avec un accent russe monté sur roulements à billes : — Monsieur prrrendrrra caviarrr pour commencer ? Je me trouve dans un restaurant typique nommé La Petite Sibérie. Je ne suis jamais allé en Sibérie (ça peut venir), mais je doute qu’il y fasse aussi chaud que dans cette boîte tapissée d’iconeries et de tentures pourpres. Je mate le Tauriol moscovite. Il est impavide, blême et attentif. Comme je potasse son catalogue, il insiste : — Je conseille caviarrr pour commencement ! Moi, vous me connaissez ? J’ai horreur qu’on me pousse la main. — Non, fais-je, le caviar, je le prends comme dessert, avec du sucre en poudre et des fraises des bois. Donnez-moi les hors-d’œuvre. Le zig est obligé de rajuster son râtelier qu’il allait laisser choir dans la corbeille à pain. Il reprend son menu éléphantesque comme une jeune mariée prend sa valise pour retourner chez sa mère après s’être aperçue qu’elle a épousé le cousin germain de Charpini. Je peux donc me consacrer à mon turbin. Celui-ci est d’une simplicité enfantine : il consiste à filer un quidam que l’Interpol nous a signalé. Le Vieux m’a chargé de la besogne parce que le zig en question trempe dans une affaire assez sensas et qu’il ne veut pas prendre de risques en lui cloquant sur le paletot un limier de moindre grandeur. (Ne vous tracassez pas pour mes chevilles : je porte des bandes molletières sous mon grimpant.) L’homme est assez jeune, assez grand, assez élégamment vêtu et assez proche de ma table pour que je puisse l’entendre mastiquer. Il s’appelle — ou se fait appeler — Boris Alliachev. Il a le front bombé avec des cheveux fins, rares et blondasses, un visage triangulaire, des pommettes saillantes, des yeux proéminents, le teint pâle et les lèvres minces. Avec ça, l’air intelligent et plus maître de soi qu’un dompteur filant sa pogne dans le clapoir d’un tigre du Bengale. On m’a signalé qu’il prenait ses repas du soir à la Petite Sibérie et, effectivement, on ne m’a pas enduit en erreur, comme dit Bérurier, puisque c’est la première personne que j’ai aperçue en entrant ici… Un pick-up habilement dissimulé joue des trucs ruscofs qui feraient chialer un fabricant de poudre hilarante. Ces airs-là vous font évoquer les steppes neigeuses, les troïkas sur la piste blanche, les amours désespérées et un tas d’autres machins tous plus romantiques les uns que les autres. Je subis l’envoûtement lacrymal de l’endroit en attaquant gaillardement ma purée de hareng, mes œufs mimosa, mes champignons à la grecque et tout le galimafrage en petits plats étalé devant moi dans des raviers de couleur. La table qui me fait vis-à-vis est occupée par un couple. La femme est belle à ne plus en pouvoir. Elle a un décolleté qui foutrait le vertige à Maurice Herzog et une frimousse de jeune fille de bonne famille bien élevée mais perverse… Son compagnon est fait pour aller avec elle à peu près comme Anthony Perkins pour aller avec Pauline Carton. C’est la grosse brute aux épaules de déménageur et à la tronche cubique. Il a les tifs en brosse et un cou qui servirait de raccord pour le pipe-line du Sahara. Quand je vois des petites déesses entre les pattes de ces sortes d’enviandés, j’éprouve toujours une nostalgie qui part de l’extrémité de mes orteils pour rallier mon cerveau via le canal de Panama. Avouez que c’est triste. De la confiture aux pourceaux, quoi ! Ulcéré par cette erreur d’aiguillage, je me consacre, mine de rien, à Boris. Il s’est commandé un repas de roi. Que dis-je : de tsar. Jugez-en plutôt : Michel Strogoff à la crème, côtelette d’urss à la Raspoutine, Nitchevo en salade et cucurbitacées Potemkine ! Le tout arrosé de vodka. Il en est à son deuxième carafon, le bougre. Comme descente, il donne dans le vertigineux. C’est pas un gosier, c’est un toboggan ! Dans mon petit coinceteau, je réfléchis à cette affaire. Elle démarre comme j’aime : par un bon dîner et un type à suivre. Croyez-moi ou allez vous faire épiler les poils du nez pour vous confectionner une brosse à dents, mais rien n’est plus grisant dans notre job que de filer un julot dont on sait qu’il maquille des trucs louches. On le découvre, on l’étudie, on le soupèse… Bref, on se paie une tranche de vie et, pour un garçon de ma valeur, c’est un sport terriblement excitant. Mes hors-d’œuvre bectés, je commande des côtelettes Pojarsky. Je me hâte de grailler afin de pouvoir douiller mon addition avant le Boris. Dans mes débuts, je me suis laissé souvent coincer pour des questions d’addition pas réglée à temps ou parce que je manquais de mornifle pour carmer un taxi. Faut la technique. Comme disait une péripatéticienne diplômée de mes relations : « Sans technique on peut aller se faire foutre ! » La Petite Sibérie est un coin agréable. A part la musique crin-crin, le silence est de rigueur. Les garçons sont discrets, les clients pas bavards et la tortore de first quality. La Russie a du bon, surtout quand on la fréquente à Paris. Je siffle mon verre de vodka et je fais signe au loufiat qui m’a pris en charge de remettre ça. Au poil, la vodka. C’est plus pur que de l’eau et ça vous caresse la glotte au passage. Aussi est-ce tout guilleret que je quitte le restaurant avant le gars Boris qui en est encore au caoua. La nuit est humide comme le mouchoir d’une veuve. Une espèce de bruine gluante vous tombe sur le râble sans faire de bruit et les lampadaires baignent dans une vapeur grise. On se croirait à Londres. D’ailleurs c’est une manie : dès qu’il fait un temps à ne pas fiche un poulet dehors, on se croit toujours à Londres. Je poireaute au volant de ma chignole dans l’attente de mon homme lorsque je vois sortir le couple annoncé plus haut. Le mec a l’air furax après la souris. Il ne l’aide même pas à enfiler son manteau, ce tordu. Comme butor, on ne fait pas mieux. Faut croire qu’il a des dons cachés. Quand vous voyez une bath souris commak accouplée à un péquenot, vous pouvez parier une jambe articulée contre une gueule de bois, que le type a découvert l’art de l’expédier au septième ciel sans escale. Les superchampions du dodo toutes catégories ont toujours des bouilles impossibles ; sauf moi bien entendu, je crois opportun de le rappeler au passage. Les vilains-pas-beaux, les mufles, les petites tronches, les cerveaux lents ont, par compensation, leurs brevets de pilote et les gonzesses le savent. C’est pourquoi les plus futées d’entre elles ont souvent deux julots au pesage. Un chouette, genre Alain Delon, pour le théâtre, les « coquetèles » et les parties de tennis, et un locdu mal embouché pour les championnats de jambonneaux sur toile à matelas. Conclusion, la fillette que voici est organisée. La vie ne la prendra jamais au dépourvu ; le dépourvu étant un endroit trop inconfortable. Bref, comme disent mes confrères qui n’ont pas le don des transitions, le gros trapu et la belle pépée (on dirait le titre d’une fable) se dirigent en silence et à la file indienne vers une file de bagnoles non indiennes. J’ai noté qu’au cours du dîner, ils ne se sont pas bonni trois mots. Encore un sujet de révolte pour moi. Ne rien trouver à dire à une perlouze aussi rare dénote une atrophie du cerveau carabinée. Quand je vois une belle gosse, j’ai besoin de me manifester. Suivant son degré d’instruction, je lui parle de la dernière pièce d’Anouilh ou du dernier roman de Françoise Sagan. Quand je sors une cuisinière, je lui parle des recettes de tante Laure. Quand c’est une avocate, je lui raconte des histoires de barreaux de chaise. A une dentiste, je propose un bridge. Avec une marchande de poissons, je discute du Marais. Une actrice, je l’emmène côté jardin pour lui faire un doigt de cour. A une dactylo, je lui parle de son petit tabulateur tout en lui astiquant le clavier universel ; bref, je me mets à la portée, comme disait un chaud lapin de mes amis. Donc, le mufle radine à sa bagnole. Naturlich, monsieur ne se soucie pas le moins du monde d’ouvrir la portière à mademoiselle. La galanterie française, sa pomme la met dans les waters avec le journal de la veille. Le voilà qui se carre au volant et qui attend. C’est alors que se produit un incident étrange, surprenant, bizarroïde et troublant. Au lieu de monter dans l’auto avec son petit camarade, la gosse s’élance en courant dans la rue mouillée. Elle trotte à perdre haleine, suivant l’expression favorite de mon cordonnier. Qu’est-ce à dire ? Le butor jaillit de sa charrette et se lance aux trousses de la poulette. Il est mastard, mais entre autres pointes, il en a une de vitesse qui mystifierait une médaille d’or des jeux olympiens. En moins de temps qu’il n’en faut à Yul Brynner pour se faire la raie au milieu, il a rattrapé la fuyarde. Et en guise d’explications il se met à la dérouiller. Moi, vous me connaissez ! Ou si vous me connaissez pas, cherchez mon numéro de téléphone, je suis dans l’annuaire, afin qu’on prenne rencart. Défenseur du faible, de l’opprimé, de la veuve (si elle n’est pas tarte) et de l’orphelin. Je m’élance. J’arrive sur le mecton et je le fais pirouetter. Il pose sur moi un regard gélatineux. Il y a des zébrures sanglantes dans son œil bovin. Son front étroit, plissé par la hargne, s’étrécit encore. — De quoi ! qu’il bredouille, l’affreux. — On ne frappe pas une femme, déclaré-je calmement, surtout devant moi. — De quoi je me mêle, pauv’ cloche ! me dit-il sans ambages (et les magasins étant fermés, il ne peut aller acheter de l’ambage à pareille heure). Croyant m’impressionner, il me flanque une bourrade. Je recule de dix centimètres. Il rigole, croyant déjà m’avoir neutralisé. Mais c’est mal connaître San-A. Je lui téléphone en urgent un parpaing monumental en acier trempé à la pointe du menton. Il émet un hennissement fernandelien et tombe assis sur le trottoir. Il secoue la tête, considère d’un air pensif l’extrémité de ses chaussures, se demandant quelle était la couleur du cheval blanc d’Henri IV… Puis, ayant récupéré de ce jeton, il se dresse et marche sur moi. Pendant ce temps, la fillette s’est plaquée contre la façade d’un immeuble. Apeurée mais intéressée, elle assiste à cette bagarre en se contenant les flotteurs. Le tordu est un peu plus futé que je ne pensais. Il me fait une feinte vicieuse en balançant son gauche. Moi, le croyant franco, je me paie une esquive. C’est justement ce qu’il espérait. Comme je suis penché à gauche, il me cueille avec sa droite bien fournie, toute prête. J’ai tout à coup l’impression que je viens de recevoir les œuvres complètes d’Honoré de Balzac sur la frime. Et reliées plein cuir ! Je découvre une tripotée de galaxies non homologuées et je sens que l’écrou central de mon cervelet s’est desserré. J’essaie de me remettre debout, mais cette peau de chose me couche d’un méchant coup de 44 dans les gencives. Je crache du sang et pars à la renverse dans le ruisseau où s’écoule un filet d’eau sale. Le liquide me ranime. Comprenant que le dérouilleur ne me laissera pas me relever, je chique au gars groggy. L’autre me remue du bout du pied. — Alors, le chevalier Bayard, ricane-t-il. Il ne se marre pas longtemps, vu que le chevalier Bayard vient de lui cueillir les pinceaux et de le faire basculer. Il sacre, comme à Reims (j’ai de l’instruction, je lis le Reader’s Digest) et s’abat en avant. Il freine sa chute en se cramponnant au capot d’une bagnole. Moi je me remets à la verticale et, à nouveau, nous voici face à face. Cette fois je n’attends plus qu’il fasse sa séance de punching-ball. Il a droit à mon uppercut au plexus. Le voilà qui tousse, plié en deux. Je le relève avec un crochet du droit à la pommette. Il essaie de me balanstiquer un direct, mais maintenant il a un édredon à la place des biscotos. J’encaisse sans broncher et je lui place tout mon punch au foie. Le pauvre chéri a soudain plus mal au cœur qu’un monsieur qui se serait farci un tonneau de crème fouettée. Je termine par un une-deux à la face. Il décide qu’il n’est plus là et se met en congé de maladie pour une durée indéterminée. Ça fait bing ! contre le capot, plouf ! dans le ruisseau et flac ! contre la bordure du trottoir. Je rajuste mes fringues et, galantin, me tourne vers la nana. — C’est tout ce qu’il y a pour votre service, mademoiselle ? lui demandé-je, cérémonieux. Elle est très pâle et ses yeux brillent dans l’ombre. — Merci, balbutie-t-elle seulement, j’ai eu si peur pour vous. Je me dis que ma situation est fort embarrassante. Logiquement je devrais la prendre en charge et la conduire chez sa maman ou, pour le moins, à une station de taxis. Seulement voilà : il y a le boulot. Le boulot ! Un brusque tracsir me prend. Je demande pardon à la môme et je traverse la street pour mater par la vitre du restaurant. Je pousse alors un juron qui fait frémir toutes les vieilles dames du quartier. Envolé ! Pendant que je m’expliquais avec Grosse-Brute, mon Ruski a fini son café, payé son addition et a mis les bouts… Je suis marron comme toute la forêt de Saint-Germain en novembre… C’est le Vieux qui va me souhaiter la fête, je vous jure ! Enfin, j’ai tout de même un lot de consolation, non ? Je retourne vers la môme. CHAPITRE II LA CHANDELLE PAR LES DEUX BOUTS ! Elle zieute son ex-chevalier frappant, redoutant de lui voir récupérer ses esprits ; mais le gars Grosse-Tronche n’en a jamais eu beaucoup. Pour l’instant il continue de vagabonder dans une immensité de cirage. Inutile de s’appesantir sur son sort. — Me permettez-vous de vous raccompagner, mademoiselle ? fais-je avec un sourire enjôleur digne de Rudolf Valentino. Elle me cloque son regard de biche aux abois en pleine poire. — C’est trop, gazouille-t-elle. Je considère que cette protestation est, en soi, une acceptation et je lui propose mon aileron pour la guider jusqu’à ma charrette. Je lui ouvre la lourde, rabats le pan de son manteau sur ses jambes et vais me mettre au volant. — Vous pensez qu’il est mort ? s’inquiète ma protégée. — En voilà une idée… — Il ne bougeait plus… — Il a eu un léger étourdissement. Les types de son espèce ont le crâne en fonte… A propos, où avez-vous pêché cette brute ? A la foire du Trône, dans la baraque des lutteurs ? Elle secoue la tête. — C’est toute une histoire. — J’adore les histoires… — C’est le fils d’un industriel ami de mon père. Nos parents voudraient absolument nous marier… — Et vous êtes contre ? — Foncièrement. — Je vous comprends… Je vous observais pendant le dîner, vous aviez l’air de vous bouder sérieusement… — Georges voulait m’emmener passer la soirée chez des amis à lui. Je les connais, ses amis… Et je connais aussi leurs soirées… De vraies orgies. C’est pourquoi j’ai voulu me sauver… — Vous ne pouviez pas téléphoner à vos parents, du restaurant ? — Ils sont en voyage. — Si bien que vous êtes seule au monde en ce moment ? — Hélas… Du coup, j’oublie tout à fait ma déconvenue touchant Alliachev. Je me dis que le bon Dieu a été une fois de plus vachement chouette avec moi en faisant se tailler le Russe pendant la castagne. En ce moment, au lieu d’interpréter ma grande scène casanovesque à cette merveilleuse enfant, je me taperais une partie de filature dans Paris by night ! — Vous ne voulez pas prendre un verre avec moi, dans un endroit lumineux et musical ? Elle secoue la tête. — Si ça ne vous ennuie pas, j’aime mieux rentrer à la maison, ces émotions m’ont coupé les jambes. Je réprime une grimace de déconvenue, mais San-Antonio, vous le connaissez ? Toujours sur le chemin de la gloire et de l’honneur. Avec lui : les femmes et les enfants de Marie d’abord ! — Où demeurez-vous ? — A Enghien. In petto, comme disent les Latins, je me réjouis qu’elle ne loge pas à Poitiers ou à Saint-Brieuc. En cours de route, je me présente à elle, ce qui l’amène à m’allonger son blaze : Monique de Souvelle. Faut que je me tienne à carreau, les potes : voilà que je donne dans la particule à cette heure ! Ma rotule me fait mal, mais je pense qu’un quart d’heure plus tôt la vicomtesse se faisait dérouiller comme une vulgaire roulure et ça me dore un chouïa le blason. Vous l’avouerais-je ? Moi ça me porte à la peau, son nom à tiroir. J’ai un palmarès éloquent, avec des nanas très variées, mais je ne compte pas une noble à mon actif. Mon petit doigt me chuchote que ça peut peut-être s’arranger dans un avenir très immédiat. Nous arrivons devant une somptueuse propriété entourée d’un parc. C’est près du lac. De l’autre côté, le casino brille de tous ses feux et des bribes de musique nous parviennent. Heure enchanteresse… Heure divine, sérénissime… J’ai le palpitant qui déraille. Va-t-elle me prier d’entrer ou, au contraire, me congédier avec une poignée de main ? Je stoppe ma tire près de la grille et je fais descendre ma passagère. — Il n’y a pas de lumière, observé-je, vos gens seraient-ils sortis ? — Oui, c’est leur jour… — Me permettez-vous de vous accompagner jusqu’à votre perron, car ce parc vide, à ces heures… Vous mordez la tactique, les jules ? J’essaie, à la sournoise, de lui cloquer les copeaux pour qu’elle ait besoin d’une solitude compagnie. M’est avis que ça biche. — Vous êtes trop gentil, je ne sais comment vous remercier. Je m’abstiens de lui dire que moi j’ai mon idée sur la question. Elle ouvre la grille et nous arpentons une allée cavalière jonchée de feuilles craquantes. Ça sent bon le bois humide et la mousse. Entre nous et la guerre de Cent Ans, je ne détesterais pas passer la nuit ici avec la poulette. Nous gravissons le perron. Monique délourde le vantail en fer forgé et actionne un commutateur. Une lumière crue comme un steak tartare me découvre un hall tout ce qu’il y a de bath, avec commodes Louis XV et tapis d’Orient. Je remarque tout particulièrement un Tétouanfaubourg en poils de grenouille tissés main qui doit valoir une fortune en monnaie de singe. Elle me guide vers une pièce qui s’avère être un salon. Je me tiens debout, indécis, ne sachant si je dois prendre congé ou me moucher dans les tentures. — Asseyez-vous, dit-elle, vous prendrez bien un verre ? J’acquiesce. Je viens de me mettre au point une petite courbette cérémonieuse qui sent bon son Choisy-le-Roi et son Bourg-la-Reine. Elle ferme la lourde, branche un pick-up à changeur automatique, dont la réserve est copieuse, et va à un chariot contenant une foultitude de flacons. — Whisky ? — Avec plaisir… Elle me sert ça dans un verre à liqueur, sans glace et sans eau, et je me dis que ce doit être l’usage dans la noblesse. Quand on fait partie du tiers état, on essaie de ne pas s’étonner. La musique, contrairement à ce que vous pouvez croire, n’est ni de Bach ni de Laverne. C’est du Frank Sinatra de la bonne cuvée et ça vous file des frissons sous la coiffe. Monique a jeté son manteau sur un siège. Du pied, elle pousse un pouf vers moi et s’y assied. Je peux l’admirer tout mon soûl. Elle est blonde, avec un visage bronzé, des yeux pervenche et une bouche charnue. Si je ne me retenais pas, je la pousserais à la mésalliance. Mais j’ai du savoir-vivre quand il le faut, et là où il faut. On discute le bout de gras. Elle m’apprend qu’elle fait son droit, que son père a un élevage de bourrins dans la Manche (le Haras Quiry, l’un des plus réputés). Il est vice-président adjoint honoraire du Jockey Club ; quelqu’un de très bien, comme vous pouvez en juger. Il a une écurie de courses ; ses couleurs, c’est fleur de lys et feuilles de rose sur gueule de bois. Ses canassons se font monter par des virtuoses de la selle ; et sa femme se fait monter le petit déjeuner au lit tous les matins. Le gratin, quoi ; pas le gratin dauphinois, le gratin normand, c’est-à-dire la crème du gratin. Elle me questionne alors sur ma personne. Je voudrais pouvoir lui dire que je chasse à courre, que j’ai un yacht mouillé à Saint-Trop’ et que je me suis marré comme un bosco au dernier thé de la marquise Du Car de Tour de Manivel ; mais, en fait de souvenirs, je n’ai que mes enquêtes avec Pinuche et Béru ; Félicie, ma brave femme de mère qui réussit si bien les paupiettes de veau et les petites midinettes embroquées à la va-vite après deux heures de Cinzano. Rien de très reluisant, sans doute, pour une particulée, mais pourtant c’est si dense, si chaud, si vrai, tout ça. — Moi, fais-je, je ne suis qu’un pauvre flic, mon petit. Je prends des rhumes, des gnons, des coups de feu, et j’en donne ! C’est banal. Elle est remuée comme un sucre dans une tasse de café. — On dirait que vous faites des complexes ? — Non. Mais je mesure la distance qui nous sépare. — Cinquante centimètres ! évalue-t-elle en clignant de l’œil. Oh ! pardon. Comment interpréteriez-vous ça, vous autres, avec vos petits cerveaux minuscules et poussiéreux ? Moi je me dis que c’est un vache appel du pied. Je me dis aussi qu’une paire de tartes n’a jamais tué un homme et je peux risquer le paxon. Alors je pose mon verre, je me penche sur la gosse Monique, j’oublie son dabuche à blason, ses bourrins, ses larbins, ses châteaux, ses ancêtres. Je m’appuie contre son arbre généalogique et je te lui roule ma galoche des grands jours, celle qui m’a valu le premier prix de patinage artistique, catégorie figures, aux championnats du monde de Tombouctou. Vicomtesse, peut-être, mais femme, sûrement ! La môme Monique trouve ça à sa convenance et me donne envie de bisser. Dont acte ! Ça devient vite de la passion, puis de la frénésie, et enfin du délire. Un délire proche du delirium très très mince. En moins de temps qu’il n’en faut à un vigile de la zone bleue pour relever le numéro de votre chignole, nous nous retrouvons sur un canapé voisin. La lutte est ardente et noire. Il est évident qu’une demoiselle née doit faire un peu de rebecca avant de se laisser oblitérer de blason. Y a des incidents de frontière et je suis obligé de parlementer à la douane, enfin elle se rend compte que mon passeport est en règle, et elle accepte que je lui joue Zazie dans le métro. L’instant est de qualité, le canapé est Louis XVI, la musique est douce, l’heure bleue et la faute d’Adam originelle et originale. Y en a — j’en connais — qui préfèrent la mousse au chocolat, moi pas. Bref, on se paie du bon temps à plein tarif. On se propose, on accepte, on s’offre, on se rend que c’en est une bénédiction. Une heure plus tard, M. Sinatra ayant été remplacé au pied levé par Paul Anka (de malheur) nous retrouvons nos esprits, nos chaussures et nos verres de scotch. Je me cogne trois rasades et, n’ayant plus rien à demander à Monique, elle-même ne trouvant plus rien à m’offrir, je prends congé. Elle m’escorte jusqu’au perron. Je lui file rambour pour le lendemain, car je suis un petit prévoyant qui assure toujours ses arrières, et après un ultime baiser miauleur, je la quitte. Je monte dans ma calèche, mais au moment de fouetter mes treize bourrins, je constate que le démarreur est aussi efficace que l’organisme des Nations unies. J’ai beau l’actionner, le moteur se croise les bras. Je soulève le capot pour mater les entrailles de mon bolide. Je me dis que ça vient peut-être de l’arrivée d’essence, mais des clous : celle-ci est en parfait état. Pas d’erreur, c’est l’allumage qui me joue un tour. Pourtant, aucun fil n’est cassé… Je ne suis pas le Paganini de la mécanique, aussi n’insisté-je point outre mesure. Résigné, je retourne à la maison des de Souvelle. Je sonne et le frais minois de Monique ne tarde pas d’apparaître at the fenêtre of the premier étage. — Qu’y a-t-il ? s’inquiète-t-elle. — Ma voiture est en panne, chérie. Me permettez-vous de rester ? — Attendez, je descends… Elle s’annonce. Mine de rien, je me paie une rallonge. Elle se laisse chouchouter un peu. Puis, me refoulant tendrement, murmure : — Grand fou ! Il est l’heure de rentrer chez vous. Prenez ma voiture… Vous me la ramènerez demain. C’est offert de si bon cœur que j’accepte. — Le garage est à droite, avertit la tendre Monique, excusez-moi de ne pas vous y accompagner, mais dans ma tenue… Dans sa tenue, on peut faire bien des choses, sauf aller se baguenauder dehors en automne. Je la remercie à ma façon, dans un style très particulier. Et je vais ramasser sa chignole. Il s’agit d’un cabriolet M.G.B. Je démarre en trombe. Voilà qui est bien agréable. Je me prends pour Stirling Moss. Décidément, vous le voyez, la vie est pleine d’imprévus. Je roule sur une avenue déserte, en direction de Saint-Denis. Ces petits engins sont merveilleux à piloter. Au volant de ce truc-là, on se prend pour un surhomme. Les mecs ont toujours besoin de dépassement, c’est pourquoi ils se font rembourrer leurs costars par leur tailleur et se remuent le prose pour aller dans la Lune. J’arrive au carrefour et j’oblique sur la droite pour aller chercher les boulevards extérieurs… A cet instant, j’aperçois la lumière de deux phares dans le rétro de la M.G. Comme cette truffe de chauffard me laisse ses lampions pleins phares dans le dossard, je décide de me laisser doubler et je ralentis. La chignole suiveuse ralentit itou au lieu de passer. Du coup, j’ai le radar qui fait tilt. Mon ange gardien, toujours en exercice, m’avertit qu’un pastaga maison se prépare. Je change alors de tac-tic et je presse le champignon. La bagnole miaule sauvagement et se rue en avant. Cramponne-toi, Dudule ! C’est la méchante course-poursuite dans la banlieue endormie. J’ai beau mettre la gomme, l’enviandé de derrière ne me lâche pas. C’est un gnace qui n’a pas appris à conduire sur une machine agricole, parole ! J’aborde enfin les boulevards extérieurs. Ils sont bien éclairés. Me voilà quelque peu rassuré. Je choisis une zone ultra-lumineuse et je freine sec. Cette fois, la tire ne ralentit pas. Elle arrive à ma hauteur. J’ai juste le temps d’apercevoir le canon d’une mitraillette braquée par la portière avant. C’est pas la première fois que ce genre d’histoire m’arrive. Illico, je me couche sur la banquette. Vrrroum ! Le tireur d’élite a défouraillé et m’a envoyé le potage. La tôlerie du cabriolet en prend un vieux coup. Je compte jusqu’à deux, mais posément, et je hasarde mon œil de lynx par le vasistas. Les feux rouges de l’automitrailleuse s’immobilisent. La guinde, manœuvrée de main de maître, vire de bord sur le boulevard et revient à la charge. Je comprends, sans qu’on ait besoin de me faire un dessin, que si j’attends la suite du programme, j’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur quatre-vingt-dix-huit de me trouver déguisé en ticket de métro périmé avant le lever du jour. Or j’ai un faible pour l’aurore, la chose est connue. Je m’affale de nouveau sur la banquette de cuir, fissa j’actionne la poignée de la portière côté trottoir et, en trois reptations abdominables, je me coule hors du paquet. Ça, c’est de la haute inspiration. Victor Hugo dans ses meilleurs moments n’a jamais eu d’idées plus lumineuses. Et Ampère non plus, c’est vous dire ! Je m’attends à une nouvelle salve, mais macache, comme disait Bonnot. Rien ne vient. La voiture passe et disparaît plein tube dans la direction d’où elle est venue. Qu’est-ce que ça veut dire ? Allongé sur les pavetons, je m’interroge à grand renfort de points d’exclamation, comme vous venez de le voir. Cette conduite de mes agresseurs me paraît étrange. J’adresse un souvenir ému à mon costar que Félicie est allée chercher le matin même chez le teinturier et dont le pli impec remplissait d’admiration les populations. Je commence à me redresser lorsqu’il se produit un chizblitz de tous les tonnerres. Ça fait un boum au carré ! Un souffle embrasé m’embrase ; une terrible déflagration me déflagre. Je sens roussir les poils de mes bras et ceux de mes oreilles. Ma trombine pète contre le trottoir. Je commence par admirer trente-six chandelles. Puis ça afflue côté Voie lactée. La Grande Ourse radine au son d’un tambourin… L’étoile polaire survient, flanquée d’un Esquimau. Et moi, San-Antonio, je vais me promener au pays des photos floues… A peine ai-je le temps de me dire que ces peaux de vache, délaissant le composteur à répétition, m’ont expédié, tous frais payés, une grenade dans la chignole de Monique. Comme quoi ils ont raison, les timorés qui prétendent qu’on ne doit jamais prêter sa guinde. Ce qui restera de la M.G., la vicomtesse pourra peut-être s’en faire une lessiveuse, en mettant les choses au mieux. Et le Vioque ! Quelles vont être ses réactions lorsqu’il apprendra que son fin limier s’est amusé à détériorer les véhicules de la noblesse françouaise au lieu d’arpenter les sentiers mal pavés de la guerre ? Décidément il est préférable de penser à autre chose. Vous le savez tous, Musset a dit qu’il faut qu’une porte d’ascenseur soit fermée si l’on veut qu’il fonctionne. Moi, je ferme celle de mon monte-charge et je m’envole dans l’espace. CHAPITRE III FIN DE SECTION Je distingue un air de jazz extrêmement hot. J’ouvre un hublot et j’aperçois l’ineffable Pinaud qui se mouche. Il le fait mal et des festons argentés unissent ses frémissantes narines à ses moustaches mal taillées. Il contemple son mouchoir troué d’un œil glauque, le plie amoureusement et le promène sur sa bouche en un geste plein de délicate élégance. Il constate alors que je suis lucide et me dédie un sourire. — Bien dormi ? demande-t-il. — Où suis-je ? questionné-je avec une légitime curiosité. — A l’hôpital, pardine, tu le savais pas ? Ma gamberge se remet à fonctionner. Je revois le boulevard désert, la bagnole des gars acharnés à me buter… L’explosion… Les pavés énormes devant mes yeux… Ce choc à ma tronche… Tout ! — C’est grave, ce que j’ai ? — Une simple commotion, fait le révérend Pinuche en sortant la vessie de porc qui lui tient lieu de blague à tabac. Il extirpe en outre de sa vague un cahier de Job gommé tout froissé, arrache un feuillet délicat et puise dans la blague une pincée de tabac qu’il étale sur la feuille cassée en tuile. Lorsqu’il a fini d’étaler le tabac, il n’en reste que trois brins dans le papier. Il enflamme le tout au moyen d’un briquet fumeux, la moitié de la cigarette et une extrémité de sa moustache brûlent d’un coup. Puis la combustion de ces deux éléments se stabilise et le père Pinuche exhale avec satisfaction un nuage bleuté qui le fait chialer. — T’as eu un gnon à la tête… Tu sens pas cette aubergine ? Avec lenteur, je porte ma dextre à mon front. Mes doigts hésitants décèlent une monumentale excroissance. Quelque chose d’aussi volumineux que le plumet d’un saint-cyrien, mais de beaucoup plus consistant… — Quelle heure est-il ? balbutié-je, m’apercevant qu’il fait grand jour. L’honorable Pinaud hale sa montre gigantesque comme on remonte l’ancre d’un navire. Il mate le cadran et déclare : — Huit heures… — Comment se fait-il que je sois resté dans le cirage si longtemps ? — Ils t’ont filé un lucratif pour te faire dormir… — Un quoi ? m’étouffé-je. — Un adjectif, non, un subjonctif… Mince, je me souviens plus… Un truc qui calme, quoi ! — Un sédatif ? — Voilà ! — Pinaud, murmuré-je d’un ton évanescent, tu es toujours aussi gâteux. Il renifle un grand coup et, méprisant, laisse tomber : — Je vois que ça va mieux, t’as déjà le carcasme aux lèvres… — On a des nouvelles de mes agresseurs ? — Non. On sait rien d’eux. Un couple d’amoureux qui se trouvaient à promiscuité prétend que c’était une 403 noire… — Exact… — Ces idiots n’ont pas eu la présence d’esprit de relever le numéro… Il la boucle en me voyant refouler mes couvrantes. — Qu’est-ce que tu fiches ? — Je me lève… — C’est pas raisonnable. Le toubib dit que t’en as pour un jour ou deux à te remettre ! — J’enchose le toubib, affirmé-je. — Trop aimable, fait une voix dans mon dos. Je me retourne et je constate qu’un monsieur grave, habillé de blanc, vient d’entrer dans la chambre. — Simple façon de parler, docteur, dis-je. Vous aurez rectifié de vous-même ! Il sourit en homme qui en a déjà vu pas mal et qui s’apprête à en voir d’autres. — Recouchez-vous donc, fait sèchement le praticien. — Mais je me sens d’attaque, doc ! — Vous avez été médiciné et je ne tiens pas à ce que vous descendiez l’escalier sur la tête. Cette fois, au lieu d’une bosse, vous risqueriez d’y faire un trou et ce serait plus ennuyeux. Pour lui prouver que ses craintes sont vaines, je mets le pied par terre. Aussitôt mon manège se met à tourniquer. Sans que j’aie à remuer, la table de chevet, la fenêtre, le docteur, la porte, Pinaud et la bassine d’émail blanc défilent devant mes yeux brouillés à une allure croissante. — Alors ? gouaille le médecin. Je dois me rendre à ses raisons : je ne suis pas en état de grimper au sommet de la tour Eiffel sur les mains. — Recouchez-vous ; d’ici quelques heures ça ira mieux et, si vous êtes raisonnable, ce soir vous pourrez rentrer chez vous ! Force m’est donc de remettre ma viande dans les torchons. Je le fais en maugréant, ce qui me vaut un ricanement sardonique de Pinuche. — Tu te crois toujours plus malin que les autres, jubile ce déchet humain. Il attire une chaise à lui et y dépose ce qui lui sert à s’asseoir, tandis que le médecin met les voiles. Je ferme les yeux pour stopper le manège. Au bout d’un moment le carrousel se fige. — Comment se fait-il que tu sois là ? — On a été prévenus par le commissariat du 18 . Ils ont trouvé tes papiers sur toi… — Qu’a dit le Vieux ? — Il paraissait salement embêté. Il a encore téléphoné y a un instant pour avoir de tes nouvelles. C’est lui qui m’a dépêché ici afin que je recueille tes premières déclarations. S’avisant brusquement qu’il a une mission à accomplir, il me demande en lissant sa moustache de rat malade : — A propos, ça s’est passé comment ? Je ne réponds rien. Très peu pour le rapport. Je préfère m’occuper de mes oignons moi-même. J’en aurais trop — ou pas assez — à bonnir. — Tu liras ça dans les journaux, Fossile, fiche-moi la paix, tu as entendu ce qu’a dit le toubib : il me faut le repos absolu. Personnellement il n’est pas contre. Le voilà qui commence à s’assoupir avec bonne volonté sur sa chaise. Je le réveille d’une bourrade. — La voiture dans laquelle je roulais a beaucoup de mal ? Il essuie d’un doigt noueux ses yeux chassieux. — Si tu la voyais, assure-t-il, tu n’appellerais plus ça une voiture. On se demande comment t’as pu en réchapper, quand on regarde ce tas de ferraille. Il écrase son mégot contre son talon et rigole. — T’aurais des ennemis que ça ne m’étonnerait pas. J’en connais une qui va regretter sa faiblesse. Quand la môme Monique va apprendre que sa rutilante M.G. est partie pour la casse, elle fera une jaunisse, c’est couru. Il ne me reste plus qu’à souhaiter qu’elle soit assurée tous risques. Sinon je vais être bonnard pour lui en offrir une autre. Plutôt tocasson comme aventure, non ? Brusquement une question me vient à l’esprit. Une question capitale. Est-ce sur moi ou sur la voiture qu’on a tiré ? J’espère que le distinguo ne vous échappera pas, bien que votre débilité mentale ne fasse de doute pour personne ! Si c’est sur moi, pas de problème… Mais si c’est sur la chignole, ça prouverait qu’on en avait après Monique ! Des gens la guettaient pour la liquider. En voyant sa tire, ils se sont mépris et… Oh ! mais voilà qui modifie l’aspect des choses. Au cas où c’est la seconde éventualité qui est la bonne, la demoiselle de Souvelle est toujours en grand danger, car les foies blancs doivent maintenant être au parfum de leur gourance, et ça risque de chauffer pour sa particule. Je vais pour exprimer mon angoisse au révérend Pinuche, mais je m’aperçois que l’estimable gâteux vient de s’endormir. Le menton sur la cravetouze, la paupière mal ajustée, les paluches sur le baquet, il en écrase comme un petit ange qui a rejoint sa base. Alors, sans bruit je quitte mon pageot. La valse lente reprend. Je plaque mes mains contre la cloison la plus proche afin de compenser les méfaits du vertige. J’ai l’impression qu’une pogne criminelle a tranché les amarres de mon cerveau et que celui-ci vadrouille dans ma coquille. Vais-je me laisser terrasser par des drogues perfides ? Que non pas, comme le dit si pertinemment la baronne Aplain de Bouton-Sulnay. J’ouvre les carreaux derechef et j’aperçois une demi-douzaine de chaises avoisinant une demi-douzaine de pantalons sur les dossiers d’une demi-douzaine de Pinaud endormis. J’en cramponne un et je m’y insinue… Je déniche ma chemise, ma cravate, ma veste… J’ai du mal à trouver les pompes, because elles sont sous le lit, mais je finis par m’en saisir et après plusieurs essais infructueux, mes voûtes plantaires sont à l’abri des crevaisons. Pinaud dort toujours du sommeil de l’innocence. Il fait mieux que dormir, il ronfle. Je quitte la pièce sans le réveiller. A quoi bon troubler cette paix souveraine ? Le dabuche voudrait me retenir ici à tout prix, car il est respectueux des prescriptions médicales. C’est le genre de zig, Pinaud, qui croit farouchement aux étiquettes des flacons pharmaceutiques. Pour lui, le texte d’une ordonnance est plus rigoureux que le Code pénal. Les couloirs de l’hosto s’offrent à mes pas chancelants. Je mobilise tout ce qui subsiste de volonté en moi pour gagner la sortie. O merveille ! A deux pas de celle-ci, j’avise un bistrot. Pour moi, c’est l’annexe rêvée. Je m’y catapulte et m’abats sur une banquette de moleskine. Trois ambulanciers (du Bengale) sont en train d’écluser du muscadet en se racontant des prouesses amoureuses. Le patron de la casba, un gros avec une tête hilare, les écoute en salivant. Néanmoins, malgré le visible plaisir que lui procurent ces chansons de geste, il prend ma commande. — Un double whisky, dis-je. Je ferme les yeux et palpe mon aubergine. Ça continue de valser sous ma coiffe. L’effort que je viens de produire m’a rendu flageolant. Les manipulateurs de viande meurtrie ont des rires qui explosent en moi comme des petites cartouches de dynamite. J’empoigne ma consommation et, d’un élan superbe, je la consomme, puisque aussi bien elle est faite pour ça. Je préfère vous rassurer illico en vous disant que le scotch me fait un bien inouï. Est-ce la proximité de l’hôpital ? Toujours est-il que je commence à voir la vie sous de meilleurs hospices, comme on dit à Beaune. Trêve de vertigo, les potes. Une frêle innocente est en grave danger et je n’aurai de cesse avant de l’avoir protégée de mon aile. J’interromps l’un des ambulanciers à l’instant où il explique à son auditoire fervent qu’il s’est « fait » la veuve d’un bouilleur de cru la semaine précédente dans son ambulance. Et il a eu d’autant plus de mérite à cela que le défunt bouilleur se trouvait à l’arrière du véhicule. Je l’interromps, répété-je, pour demander au bistroquet de m’appeler un radio-taxi. Il souscrit à ce désir et bientôt votre cher San-Antonio se prélasse sur la banquette d’une 404. Je suis presque d’aplomb, nonobstant la protubérance qui protubère sur mon dôme. J’ai une fameuse envie de foncer dans le tas, les gars. Ça me démange de retrouver mes agresseurs de la nuit car, comme le disait un chef indien de ma connaissance, je leur garde un chien de ma Cheyenne ! Je m’en vais leur montrer comment on croise les pigeons voyageurs avec les perroquets pour les rendre aptes à demander leur chemin ! Vingt petites minutes plus tard, le bahut me dépose devant la grille des de Souvelle. J’avise ma voiture en stationnement et j’en ressens une certaine satisfaction. — Soyez gentil, fais-je au chauffeur en lui cloquant un pourliche de prince russe, allez réquisitionner un garagiste dans le secteur pour qu’il vienne dépanner ma voiture. L’autre obtempère d’autant plus que nous lui sommes sympas, moi et l’effigie de Richelieu qu’il glisse dans sa vague. Tandis qu’il s’évacue, je sonne à la grille. Un instant s’écoule, puis une porte s’ouvre sur le côté de la maison et une soubrette s’avance dans l’allée principale. Gentil minois criblé de taches de rousseur. Elle a le nez retroussé et il ne doit pas falloir insister beaucoup lorsqu’on a mon physique pour qu’elle ait ses jupes également retroussées. Elle délourde en me votant un sourire avenant. — Monsieur ? — Je voudrais parler à Mlle de Souvelle, susurré-je en me présentant un peu de profil afin de lui dérober ma bosse façon rhinocéros. Elle écarquille ses yeux de biche. — A qui ? Docilement, je répète : — A Mlle de Souvelle ! — Vous vous trompez sûrement de maison, fait la gosse. Du coup, mon raisin ne fait qu’un tour. Je me mets à la détroncher sérieusement. — Je ne suis donc pas chez M. de Souvelle ? demandé-je. J’ai le battant qui fait un caprice. M’est avis, les potes, qu’on s’enfonce jusqu’aux moustaches dans le mystère. Que ceux qui ne savent pas nager grimpent sur les banquettes ! La petite soubrette cesse de sourire ; un poil d’agacement frise dans ses yeux candides. — Ici, c’est chez Mme Godemiche, la veuve des machines agricoles ! Je bigle autour de moi avec effarement. Le gnon que j’ai pris sur le couvercle m’aurait-il perturbé la pensarde ? Suis-je le jouet d’une hallucination ? Si ça continue commako, dans huit jours, j’aurai droit au fauteuil à roulettes, mes z’enfants ! Vous m’imaginez avec un plaid sur les guibolles et un hochet de celluloïd à la main ? Pourtant, y a pas d’erreur : c’est bien dans cette baraque que j’ai connu l’ivresse avec la môme Monique. Je reconnais formellement le jardin, la grille, la façade de la maison… Et puis, ma voiture est bien stationnée devant la propriété… Alors ? La bonniche commence nettement à me considérer comme un mou de la tronche. Elle a très envie de me reboucler la porte au nase et s’emmener promener. — J’aimerais parler à votre maîtresse ! décidé-je. Elle fronce les sourcils. — Madame vient de rentrer de voyage et elle est fatiguée. — C’est très important. Je lui montre ma carte de matuche. — Police ! Comme toujours, le mot produit son petit effet. La soubrette rengaine ses objections et me guide jusqu’à la demeure. Je retrouve le salon Louis XVI qui abrita mes prouesses casanoviennes. — Je vais prévenir Madame, fait miss Plumeau. Demeuré seul, je me livre à des réflexions biscornues. Décidément, la vie est bien étrange pour les flics émérites. Je me trouve dans l’état d’esprit du monsieur à qui on proposerait un paquet de vermicelle en lui faisant croire que c’est la nouvelle Chrysler deux portes. Qu’est-ce que ces salades signifient au juste ? Je compte fortement sur la veuve Godemiche pour éclairer ma lanterne. Justement la voici qui entre. Oh ! pardon, vous parlez d’une apparition ! D’ordinaire, une veuve, on se l’imagine dans les âges mûrs, habillée de noir avec les joues blêmes et le bord des yeux rouges, s’pas ? Eh ben ! dans le cas présent, c’est pas du même ! La dame qui se présente n’a pas dépassé la trentaine, ou si elle l’a dépassée elle a oublié de mettre le clignotant. De taille moyenne, mais faite au moule, elle possède des avant-postes bien défendus et un fourgon de queue à double carburateur. Elle est rousse, genre incendie de forêt, avec un regard couleur d’eau stagnante, et quand elle parle, on dirait qu’elle joue de la harpe. — Monsieur, c’est à quel sujet ? Elle louche sur mon aubergine avec le maximum de discrétion et s’efforce de prendre l’air poli d’une parfaite maîtresse de maison. — Madame, fais-je, après une courbette Louis XIV, vous êtes la propriétaire de cette maison ? — Oui, monsieur, dit la bath rouquine, surprise sur le pourtour. Elle ajoute, afin de dissiper toute équivoque : — La propriétaire unique et légitime depuis le décès de mon mari survenu l’an passé lors d’une course automobile… C’est un trait de lumière pour bibi. Godemiche ! Comment se fait-il que le nom ne m’ait rien dit ! Un enragé du volant qui ne ratait jamais un rallye. Mais qui a raté un virage à Monza. — Avez-vous des parents ou des amis du nom de de Souvelle ? m’enquiers-je. — Du tout, pourquoi ? — Vous arrivez de voyage, m’a-t-on dit ? — Il y a une heure à peine. Elle porte un déshabillé qui ne fait pas habillé du tout. D’un geste pudique, elle ajuste les pans du vêtement sur des jambes que je pressens admirables. — Puis-je vous demander l’objet de ces questions ? murmure-t-elle. Y a pas : faut l’affranchir. Je lui relate les événements de la nuit passée en omettant, bien entendu, les passages susceptibles d’être interdits aux moins de dix-huit ans. Mme Godemiche m’ouït attentivement, sans broncher. Toute âme moins forte dans un corps moins saint s’exclamerait, lancerait des interjections, des onomatopées… Elle non ! Elle m’écoute silencieusement, les sourcils à l’horizontale, les paluches paisibles comme sur un tableau de Lebrun. Quand j’ai achevé mon récit, elle se dresse et va appuyer sur un timbre électrique. — Tout ceci est fantastique, me dit-elle, d’un ton on ne peut plus indifférent. Répondant à son appel, la bonne paraît. Je suis prêt à vous parier une main de masseur contre un doigt de cour qu’elle se tenait à l’affût dans les parages, la poulette. Cette visite d’un matuche doit lui sembler insolite et sa délicate oreille tramait à proximité des trous de serrures. — Annette, fait Mme Godemiche, en ouvrant la maison, ce matin, avec Ferdinand, avez-vous remarqué quelque chose d’anormal ? La môme secoue ses bouclettes. — Non, Madame. — Votre personnel ne séjournait pas ici en votre absence ? m’étonné-je. Elle m’affranchit : — Je reviens de ma villa du Cap d’Antibes. Mes domestiques sont rentrés par le train afin de rouvrir la maison. Moi, comme d’habitude, je suis revenue par la route… — Quand êtes-vous arrivés ici ? demandé-je à Annette. — Il était à peu près six heures, ce matin… — Vous n’avez vu personne ? — Absolument personne. La seule chose qui nous a intrigués, c’est cette auto devant la propriété… — Il s’agit de la mienne. — Ah ! bon… Un bref silence se faufile dans notre intimité comme une sœur quêteuse dans un restaurant chic à midi. — Les portes étaient fermées ? je demande. — Mais oui, monsieur. Je me tourne vers la belle rousse. — Vous ne possédez pas de voiture M.G. ? — Du tout. J’ai une Chrysler et un coupé Simca Bertone. Je lui décris la gosse Monique, mais elle m’assure qu’elle n’a jamais rencontré, de près ou de loin, une personne de ce style. Que voulez-vous, les mecs : il faut que je trouve un moyen de locomotion pour me rendre à l’évidence. J’ai été berluré de première par la pseudo miss de Souvelle. On m’a déjà joué l’acte III de : « Tu n’es qu’une fleur de nave », musique et livret de Bourmoix-Le-Moud, mais jamais avec une telle virtuosité. — Dois-je porter plainte pour violation de domicile ? s’informe mon hôtesse. Je hausse les épaules. — A quoi bon ? On ne vous a rien dérobé, rien détérioré et cela risquerait de perturber mon enquête… Je me lève et je prends congé de la dame en lui distribuant mes plus belles excuses et en lui promettant de la tenir au courant. Dehors, je trouve mon taxi et un mécano en grande conversation sous le capot de ma chignole. Le dépanneur m’explique que ma bobine est complètement bousillée. C’est moi qui en fais une drôle. CHAPITRE IV JE FINIS PAR COMMENCER Installez-vous dans votre fauteuil le plus rembourré, prenez un verre de ce que vous voudrez légèrement additionné d’eau, essayez de perdre votre air ahuri qui me fait mal au cœur et mordez mon raisonnement. Pris dans leur ordre chronologique, les événements ont un petit quelque chose d’incroyable qui vous met de la fumée dans le citron. Primo (infection), je surveille un gars dans un restaurant russe. Deuxio, à la sortie dudit restaurant, je vole au secours d’une ravissante poupée molestée par un vilain-pas-beau. Pendant que je joue les Kid-Vengeur, défenseur de l’opprimé, mon Boris Alliachev se barre. Troisio, je raccompagne la demoiselle chez elle. Un chez-elle qui n’est pas le sien ! Elle m’accorde ce que la plupart des jeunes filles refusent avant le mariage et, pendant que je lui raconte l’histoire du monsieur qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’os, une main criminelle, mais instruite des choses mécaniques, rend ma bagnole inutilisable… Vous suivez toujours le convoi, les potes ? D’ac, alors ne prenez pas ces frimes de constipés trahis par leur pharmacien. Quartio, je prends congé de la gosse Monique, je constate que je suis en panne, je l’en informe et elle, bonne âme, me prête sa calèche, ce qui vous prouve qu’elle n’avait rien à me refuser. Cinquio, je regagne mon domicile au volant de l’auto prêtée lorsqu’une bande de foies-blancs me donnent l’assaut. Voilà, c’est tout. Si vous avez besoin d’aspirine, dites-le ; par contre, si vous comprenez quelque chose à tout ça, annoncez la couleur, je suis acheteur au prix de l’Argus. Moi, voyez-vous, avec mon petit cervelet portable et ma vue basse, j’essaie de mettre d’aplomb une théorie. Faut bien que je finisse par commencer mon enquête, non ? Alors je chope ce puzzle à deux mains, je le secoue pour bien mélanger les morcifs et n’être pas accusé de tricherie. Et puis je retrousse mes manches, ce qui est d’autant plus fastoche que ma chemise n’en comporte pas et je me tiens le raisonnement suivant : « Mon petit San-Antonio chéri (je me prends par les sentiments dans les cas d’urgence), suppose que la bande d’Alliachev se soit aperçue de ta filature… On veut te faire lâcher prise. Pour ça, on use d’un subterfuge (le bon subterfuge Lune). On te fout dans les pattes la môme Monique. Mais comme on te sait malin (vous voyez, je me nourris d’illusions), on te la branche de façon pittoresque. Au lieu qu’elle vienne à toi, c’est toi qui vas à elle pour la protéger… » Humm ? Jusque-là, ça se tient, non ? Bon, mais après ? C’est là que ça se complique vilain. Monique (si Monique il y a) m’emmène dans une maison vide avec un culot qui force l’admiration. Pendant qu’elle se fait expliquer le coup des quatre jambons accrochés au même clou, un complice à elle — peut-être le dur qui la tabassait — bricole ma guinde… Attendez, j’avance doucement because la végétation qui devient luxurieuse… Pourquoi m’avoir conduit dans cette maison isolée ? Je réfléchis le quart d’un dixième de seconde et, sans coup férir (que ferais-je d’un coup férir dans ma situation !) je réponds : parce qu’on voulait que j’aie besoin d’une voiture pour regagner Paris. Attendez, je tiens le bon bout. La bagnole ! Voilà l’explication… On m’a amené progressivement à avoir besoin de cette damnée M.G. J’allume une cigarette. Je me sens tout à fait O.K. maintenant. C’est à peine si mon aubergine me cuit encore un peu. Ma bagnole réparée roule bien. Où en étais-je ? Ah ! oui : Monique m’a amené à utiliser la M.G. parce que le type qui se servait de cette auto devait être bousillé. J’ai été le mouton destiné au sacrifice de bout en bout. Après m’avoir fait sacrifier à Vénus, on m’a sacrifié tout court. Que dis-je, un mouton ! J’ai plutôt été le pigeon, oui ! Je me cloque en renaud, tout seul, au volant de ma charrue. Je peux vous dire encore une bonne chose, les gars, ça ne se passera pas comme ça ! J’arrive au burlingue dans une rogne noire, en priant Dieu que Bérurier s’y trouve, car j’ai besoin de me détendre les nerfs. Justement il est là, le Gros, beau comme un astre dans un costard à carreaux jaunes et verts. Ma surprise est si vive de le découvrir en d’aussi somptueux atours que j’en oublie de lui décocher les sarcasmes d’usage. — On croit rêver, balbutié-je. Il sourit modestement et tire sur le nœud de sa cravate. — Comment tu trouves mon costume neuf, San-A. ? — Sensationnel ! T’as acheté ça où ? — A la morgue, répond l’Enflure. C’est un pote à moi qui classe les fringues des clients. Les familles lui donnent souvent les effets des défunts… Il m’a téléphoné hier comme quoi il avait un costard fait au moule pour ma pomme. Béru met une main sur sa hanche et tient l’autre levée comme pour danser le menuet. Il tourne lentement devant mes yeux admiratifs. — Mords la came ! fait-il. Y a eu qu’un coup de fer à donner. On dirait du sur mesure, non ? Il s’avance, me propose son revers avec insistance. — Et tu peux toucher, c’est de l’anglais. — J’ai tout de suite reconnu, admets-je. — Ah oui ? — Oui, à l’accent. A qui appartenait cette merveille ? — A un gros industriel… — A un très gros, rectifié-je. Il ne souligne pas le vanne et s’admire dans un morceau de miroir constellé de chiures de mouches. — Tu veux que je te dise, enchaîne Bérurier ; contrairement à ce qu’on prétend, je trouve que les carreaux, ça m’amincit. — Terriblement, conviens-je, en entrant je t’ai d’abord pris pour Philippe Clay. Il va pour tonitruer une protestation, mais à cet instant décisif de la conversation, Sa Majesté Pinaud fait son entrée. En me voyant, le vioque rouscaille sec. — Ah ! tu es là ! murmure-t-il. Je te remercie ! J’ai eu bonne mine à l’hôpital en me retrouvant seul dans ta chambre. J’eusse voulu que tu visses la tête du médecin… J’eusse aimé que tu entendisses ce qu’il a dit… Je lui mets une affectueuse bourrade sur l’omoplate droite. Il titube et se décide à me sourire. — Tu changeras jamais, San-A. — Tu es monté voir le patron ? — Pas encore, je suis seulement passé en passant, mais j’y allais… — Garde-t’en bien. Il voudrait tout savoir et ne rien payer. Avant de lui présenter un rapport, il faut avoir quelque chose à raconter. C.Q.F.D. ! — Sois poli, rouscaille Pinuchet en déposant ses fesses tristes sur un siège plus triste encore. — Où a-t-on conduit la voiture dans laquelle je roulais ? — Dans la cour du commissariat du 18 . — Tu vas bigophoner à la Maison Poulman pour avoir le numéro d’immatriculation. L’une des deux plaques doit bien être encore visible, saperlipopette ! Le Pinoufle émet un rire maigre et sort un ignoble carnet de sa vague. Il le feuillette après s’être humecté le médius. — Tu permets, fait-il, je connais mon métier, Dieu merci. Il ajuste ses lunettes aux verres fêlés, les relève sur son front et lit : — 825 CZ 78. Il ajoute : — J’ai téléphoné à la préfecture de Versailles. L’auto appartient au comte Victor de Souvelle, domaine de Lamain-Aupanier, Seine-et-Oise. Ayant dit, il referme son carnet, range ses lunettes et jouit de ma stupeur en homme pondéré qui ne demande jamais à la vie plus qu’elle ne peut lui accorder. Dans le cas présent, l’existence s’est montrée large avec Pinaud car ma surprise est grande (3,60 m de long sur 4 m de large). Du coup mon vertigo me reprend. De Souvelle ! Il existe donc, celui-là. L’écheveau s’embrouille de plus en plus. Je fais péter le poing sur la table. — Allez, en route ! glapis-je. — Tous les trois ? demande Pinaud. — Tous les trois, parfaitement, c’est la mobilisation générale. Bérurier, qui vient de casser un carreau de son complet, récite : — La mobilisation n’est pas la guerre. Le pauvre amour. S’il pouvait prévoir ce qui va suivre, il changerait de disque ! CHAPITRE V UN DOMAINE QUI N’EST PAS PUBLIC Le domaine de Lamain-Aupanier est une merveille pure et simple de la Renaissance. Classé monument historique par le syndicat d’initiative de Courmois-sur-Lerable, il se dresse sur une éminence grise dominant la Seine. Une aile a été détruite lors de la Révolution française, la grande, celle de 1958, par un incident de frontière ; une autre, la même année, par un incendie de forêt et une troisième enfin par un orage vicieux qui a, en outre, endommagé la toiture, scalpé le paratonnerre, dévasté les écuries, rasé la cheminée et brisé les fenêtres. Bref, c’est la vraie épave. De la cabane pour aristo fauché… Lorsque nous stoppons devant la grille rouillée dont la serrure ne ferme plus, mes acolytes et moi-même restons médusés. L’homme au complet funèbre part d’un rire épais comme une platée de polenta. — Dis, Pinuche, gouaille le Gros, t’es sûr que le châtelain qui habite ce tas de gravats a une M.G. ? Exactement le genre de réflexion que j’étais en train de me faire in petto. Nous empruntons une allée bordée de ronces et mangée par l’herbe pernicieuse qui nous conduit à un perron vétuste. La lourde est vermoulue. La chaîne rouillée d’une cloche pend sur le côté droit. Je tire dessus en me demandant si elle ne va pas me rester dans la pogne mais elle résiste. A l’intérieur de la maison, une sonnerie fêlée retentit. Ça ressemble à un glas. Si j’étais émotif, je frissonnerais. On se croirait dans un film d’épouvante style avant-guerre. Personne ne répond à mon appel. Je secoue à nouveau la chaîne, mais un silence épais, humide, légèrement poisseux sur les bords, s’étale sur nos têtes. — Balpeau, traduit le Gros qui sait, mieux que Mozart, interpréter les silences. — Cette demeure est sinistre, remarque Pinaud à qui rien n’échappe, hormis des incongruités. Nous nous regardons tous les trois avec désarroi. — Inscrivez pas de chance, fait Béru. Se farcir soixante bornes pour des clous, c’est vexant. C’est bien mon avis itou. D’un geste machinal, je tourne la poignée de la lourde. Celle-ci s’ouvre sans protester. Une odeur âcre et fade se faufile dans mon pif. C’est le remugle puissant des vieilles masures. — T’es gonflé, dit Pinaud, si jamais le comte radine et qu’il soit du genre rouscailleur, tu vas comprendre. Moi, les nobles, j’en ai connu… Ils se croient toujours offensés. C’est comme les gardiens de la paix. Seulement, au lieu de foutre de contredanses, ils se battent en duel. — J’aimerais, affirme Béru qui ne rêve que plaies et bosses. Je le prends à la patte à vaisselle, c’t’enviandé. Pendant que mes équipiers se livrent à ces commentaires, j’investis la maison. D’abord c’est un grand hall décrépi, presque vide, meublé seulement d’une banquette gothique, tellement démantelée qu’aucun antiquaire n’en a voulu. Ensuite j’explore une immense pièce où subsistent une table, deux fauteuils et une gigantesque cheminée. Il y a des bûches mal consumées dans l’âtre. Un fauteuil Louis XIII à haut dossier se trouve à quelques centimètres des chenets chenus. Dans le fauteuil se tient un vieillard d’une maigreur effrayante, aux cheveux de neige, comme disent les cocaïnomen. Il est un peu penché sur le côté. Sa joue gauche repose contre une oreillette du siège. Un trou brun perce sa tempe droite. Il tient dans sa main crispée un pistolet d’arçon à la crosse ciselée. Il est mort à ne plus en pouvoir et une sorte de majesté flotte sur ses traits. — Ah ! ben ça, alors, balbutie le Gros. — De quoi est-il mort ? s’inquiète Pinaud qui se tient du côté opposé à la blessure. — Pas d’une hernie étranglée, murmuré-je en désignant la blessure. Je me baisse pour ramasser un feuillet gisant sur des dalles. Je lis cette simple phrase : Qu’on n’accuse personne de ma mort.      Gaétan de Souvelle. Bérurier étudie la blessure du comte. — C’est bien un suicide, dit-il. Le Vieux s’est envoyé dehors… Probable qu’il en avait class d’habiter ici. Dans un sens, je le comprends. Je sais que moi j’aurais pas attendu si longtemps pour me cloquer une praline dans le chapeau… Le sage Pinaud revient à son dada : — Il est fauché comme les blés et il avait une M.G. Je mate le cadavre, rêveur. Il est vêtu d’une vieille veste d’intérieur à brandebourgs, usée, luisante, élimée… Son pantalon fait des poches aux genoux, sa chemise au col râpé est sale… Les mules qu’il a aux pieds n’ont plus de forme et sont crevées comme des marrons trop cuits… — Enfin, quoi, vous l’imaginez au volant d’une bagnole sport, ce pauvre mironton ? s’exclame Pinuche. Le fait est que l’idée est presque cocasse. — Mes enfants, susurré-je, je crois que nous sommes embarqués dans la plus ténébreuse des affaires. Depuis hier, ça n’arrête pas de se compliquer et de rebondir… On commence par un Russe douteux, on passe à une fille qui usurpe une identité et une maison, on continue par une bagnole sport appartenant à un vieux noble ruiné, on corse ça avec un attentat à la mitraillette et à la grenade, et on termine sur un domaine en friche dont le propriétaire vient de se détruire. Avouez que c’est gratiné ! Ils avouent sans se faire prier. Par acquit de conscience, et par déformation professionnelle aussi, nous fouillons la pauvre maison délabrée. Le comte a tout bazardé. Au premier étage, seule une chambre reste meublée. Tout le reste est parti chez les marchands de vieilleries de Saint-Germain-des-Prés. Le Gros, avant de partir, tire la conclusion qui s’impose. — Vous voyez, déclare-t-il, vaut mieux être charcutier et avoir de l’artiche que d’être comte et claquer du bec. Il gratte une tache de plâtre sur son costard d’un ongle qui ferait évanouir une manucure. — Qu’est-ce qu’on branle, maintenant ? — On va mettre les gendarmes du patelin au parfum des événements, c’est à eux de jouer. — Ensuite, on ira casser la graine, j’espère ? demande Bérurier qui a les entrailles turbulentes lorsque l’heure de la tortore approche. — Ça ne te coupe pas l’appétit, les cadavres de vieux nobles ? Le Gros barrit. — Il en faudrait beaucoup plus, mon pote ! Si tu crois que ça me dérange… Nous évacuons le domaine de Lamain-Aupanier pour rallier celui de la maréchaussée. La gendarmerie de Courmois-sur-Lerable est une petite construction pour rentier modeste qui ne se différencie de celles qui l’environnent que par le panneau sommant sa porte. Lorsque le valeureux trio y pénètre, le brigadier qui la dirige est occupé à s’ôter les cors au pied avec un rasoir à main. C’est un homme élégant qui ne dépasse pas les cent dix kilos, pourvu d’un visage avenant encore que violacé et qui serait tout à fait beau gosse si son nez ne ressemblait à une pomme de terre. Ses yeux injectés de sang ont une douceur quasi bovine et ses sourcils fournis (par l’intendance militaire sans doute) ne sont qu’à trois centimètres et demi de ses cheveux graisseux. A côté de lui, l’Apollon du réverbère ressemble à Michel Simon. Il achève de cisailler son durillon et, nous ayant coulé un regard glaireux par-dessus son épaule trop enveloppée, demande : — Ce qu’v’vlez ? — On vient rapport à une déclaration, fais-je en m’asseyant sur le banc de bois où un client de la maison grava « Mort aux vaches » un jour de spleen. — Vous avez perdu quèque chose ? fait le brigadier en recueillant son durillon dans le creux de la main pour le faire miroiter à la lumière. — On aurait plutôt trouvé que perdu, rectifie mon adjoint à carreaux. Le brigadier dépose son durillon sur un dossier, enfile sa chaussette avec une maîtrise totale qui donne un aperçu sur le parfait fonctionnement de ses réflexes et se décide à questionner : — Vous auriez trouvé quoi ? — Un mort, laissé-je tomber négligemment. Pinaud qui se délecte tète son mégot éteint. Le gendarme à pied (à pied nu) soulève la visière de son képi afin de s’aérer l’Annapurna et se met à nous considérer tous trois exactement comme si nous étions des représentants en poil à gratter. — Vous v’ foutez de ma gueule ? demande-t-il avec une espèce d’ombre d’inquiétude dans la voix. Je me hâte de disperser son trouble. — Absolument pas. Je peux même vous préciser qu’il s’agit du comte de Souvelle. Il s’est suicidé en s’introduisant une certaine quantité de plomb dans le temporal par le truchement d’un pistolet d’arçon. L’autre assimile (il a la méthode) et, du bout des doigts, joue avec le superbe durillon aux tons jaspés. On dirait une eau-forte (extra-forte, bravo Amora) et je l’imagine dans la vitrine de Mme de Brelan d’As pour la semaine de la rue Saint-Honoré. — Comment que vous savez ça ? demande-t-il encore après avoir glissé le durillon dans son étui à revolver. — On le sait de visu, affirme Pinuchet en déposant son mégot dans l’encrier du pandore. — Qui est Visu ? s’inquiète celui-ci. Bérurier, que la faim tourmente et qui a hâte de conclure, me tire par la manche. — Tu ferais bien d’incliner ton identité à môssieur pour éclairer sa lanterne. J’admets et propose ma carte au brigadoche. L’homme lit. Puis il abaisse son képi, boutonne sa braguette et me dédie un salut militaire qui attendrirait un général de division. — Mande pardon, comme je vous connaissais pas, je vous ai pas reconnu, s’excuse-t-il. Alors comme ça le comte s’est détruit ? — Complètement. Le représentant à part entière de la loi hoche sa tête d’hydrocéphale. — Ça devait arriver, murmure-t-il sous sa moustache rasée. Je tressaille. — Pourquoi dites-vous ça, brigadier ? — C’t homme-là, affirme mon interlocuteur, c’était un pauv’ homme. — Pourquoi ? — A cause de sa garce de fille… Je frémis. — Il avait une fille ? — Pour son malheur, oui. La belle Monique, vous parlez d’un numéro. Pinaud me regarde avec un air d’en avoir trois ou quatre. — Tiens, tiens ! fait-il dans un français irréprochable. Béru, qui donne des signes de fatigue, s’assied sur le bureau du brigadier. — Mande pardon, fait celui-ci. Le Gros se dresse, le brigadier arrache du fond de culotte de mon vaillant guerrier la tartine de rillettes qu’il s’apprêtait à consommer afin de compenser l’ablation de son durillon. — Excuse, dit noblement Béru en raclant le reliquat de pâté du bout de ses ongles en berne. Il dépose cet excédent de bagage sur sa cravate et finit d’essuyer ses doigts à ses revers. Moi, je reviens à mon bélier : — Parlez-moi de Monique de Souvelle, brigadier… Il ne demande que ça, le self-pédicure. Du moment qu’on lui donne de l’importance, il est partant. Lui, les premiers grands rôles en costumes, c’est son vice. Il doit être d’Alençon : il aime broder. Et le voilà qui démarre en rase-mottes : — Faut dire que le vieux de Souvelle y a pris peine. Joueur que vous pouvez pas vous imaginer. Sa culotte qu’il a laissée sur les champs de courses… Pinaud participe, vite fait. — L’oncle de ma femme était comme ça, assure le Croulant. Brave homme, mais tout pour le cheval. Il avait une épicerie fine à Montrouge, si je vous disais… — Non, tranché-je, ne le dis pas ; écris-le plutôt sur du papier à musique et fais-le orchestrer… Il hausse les épaules et s’abstient. Le pandore peut continuer. Le brigadier qui a des usages sort une bouteille de pastaga de son placard ainsi que quatre verres douteux et il prend un vieil arrosoir plein d’eau. Il sert d’abondantes rations. — Vous mettez de l’eau dedans ? demande-t-il. — Une goutte, pour parfumer, dit Pinaud. — Et moi, une goutte aussi, par hypocrisie, roucoule le gars Béru radieux comme un soleil d’Austère-Litz. L’atmosphère est à la détente. D’ailleurs, mis en confiance, le brigadier desserre son ceinturon de deux crans afin de libérer son abdomen. Il avale son pastis sec, claque de la menteuse, se torche les mollusques et attaque : — Veuf de bonne heure avec une fille sur les bras. Y s’occupait pas d’elle. C’était la dégringolade au château. Monique, à peine qu’elle a eu ses dix-huit ans, elle s’est barrée, comprenez ! Un triple hochement de carafons lui indique que nous comprenons. Voyant qu’il a affaire à des psychologues convaincus, le gendarme poursuit : — Ce qu’elle a pu maquiller, c’te gosse, j’en sais trop rien. Toujours z’est-il qu’elle a fait causer d’elle. La foiridon. La vie de barreau de chaise après la vie de château. Du coup, le vieux s’est barricadé dans sa bicoque. Il avait honte et voulait plus voir personne. Il était fauché et ne bouffait que du fromage. — On en fait du bon, dans la région ? demande Bérurier, lequel a deux couvercles de boîte de camembert à la place des yeux. — Pas mauvais, assure le gendarme. — Fromage cuit ? insiste le Gravos. — Non, fromage gras. — A combien ? — Cinquante-cinq pour cent. — C’est la bonne moyenne ! décrète l’Enflure. — Ensuite ? coupé-je. Le brigadier va pour continuer, mais un marmot barbouillé de confiture entre en chialant et dit à son papa que le fils du voisin vient de le traiter de fils de bourrique. Le brigadier console, en bon père, promet ses sévices et, comme son hoir ne se calme pas assez vite, l’évacue du burlingue à coups de savate dans le prosper. — On causait de quoi ? me demande-t-il, un peu égaré en dégrafant son col. — De Monique… Vous la connaissez ? — Comme je vous vois. Elle venait de temps à autre voir son vieux. Elle roulait dans des autos de luxe… — Une M.G. ? demande Pinaud, infaillible dans ses déductions. — Non, y avait pas d’initiales dessus… La dernière fois elle s’est annoncée avec une bande de mal embouchés, ç’a été la goutte d’eau qui met le feu aux poudres. De Souvelle l’a virée. — C’était quand ? — Semaine passée. — Décrivez-moi la jeune personne, please, brigadier. L’autre se concentre comme un athlète qui va essayer les douze mètres cinquante au saut à la perche. Il annonce, d’un ton haché menu et saupoudré de persil : — La vingtaine… Taille un mètre soixante-cinq environ. Cheveux blonds. Front moyen. Yeux clairs. Nez droit. Signes particuliers : néant. Il se tait, s’essuie les quelques centimètres carrés de peau qui lui servent de front et me regarde. — Vous voyez, commissaire ? — Je vois. Et c’est vrai. Je vois. Je vois que c’est bien miss de Souvelle qui m’a joué la grande scène de « Madame en reveut » hier soir. C’est la fille du comte qui m’a prêté sa chignole. Une tire achetée au nom de son dabe pour des raisons imprécises… Alors là, les potes, j’avoue que je suis dans les vapes. S’amuser à flouer un poulet sous son vrai blaze, l’envoyer au casse-pipe dans sa propre bagnole, voilà qui n’est pas courant. A vrai dire, c’est la toute première fois que ça m’arrive… — Ça te la coupe, hein ? remarque le bienheureux Pinaud. J’acquiesce. — Vous permettez que j’use de votre téléphone, brigadier ? — Abusez-z-en ! renchérit le gradé. Je décroche le bigophone à moulinet gyroscopique à bain d’huile monté sur plate-forme tournante et j’obtiens une voix féminine et méridionale qui me demande ce qu’il y a pour mon service… Je lui réclame la communication avec un grand journal du soir que je ne nommerai pas afin de ne pas faire une publicité disproportionnée à M. Pierre Lazareff. L’ayant obtenue, je me fais brancher sur le service de mon ami Larronde, le champion du monde du bobard toutes catégories. — Mais c’est le commissaire de Mé-choses ! brame le loustic en identifiant mon organe. Alors, bel emplumé, quoi de sensationnel dans ton compartiment de fumeurs ? — Je t’apporte une information, mon grand. — La principauté de Monaco déclare la guerre à l’U.R.S.S. ? — Mieux que ça ! — Oh ! oh ! — Tu as entendu parler du comte de Souvelle ? — Nenni, c’est un bon ami à toi ? — Non. — Dommage, les bons comtes font les bons amis ! — Très drôle, mais je l’ai déjà faite dans un précédent bouquin, grincé-je. En même temps que l’existence de ce personnage, je t’informe de son décès. La voix de mon pote devient sérieuse. Je l’entends appuyer sur le déclencheur de son stylo à bille. — Assassiné ? — Suicidé seulement ! Il s’emporte : — Et c’est pour cette broutille que tu me fais perdre mon temps ! Alors que je suis jusqu’au trognon sur les amours d’une grande vedette de l’écran avec un prince homologué ! — A force de passer ta vie dans les bidets, tu vas finir par te noyer, prophétisé-je. Si je te dis de tartiner sur mon comte, c’est que j’ai mes raisons. Affaire à suivre, si tu vois ce que je veux dire ? Cette fin de comte n’est peut-être qu’un commencement… Larronde cesse d’ergoter. — O.K. ! La une, ça te botte ? — Sur au moins deux colonnes, j’accepte… — Conclu. Où ce qu’il perche, ton défunt à blason ? — Domaine de Lamain-Aupanier par Courmois-sur-Lerable. — C’est parti. A bientôt, valeureux chevalier. Ton Bérurier est toujours aussi immonde ? — De plus en plus. Je l’ai sous les yeux et je peux te dire que je n’invente pas. Il ricane une plaisanterie sur les malheurs conjugaux du Gros[1 - Voir : On t’enverra du monde.], et raccroche. — Puis-je te demander les raisons de… ? commence le Pinaud des Charentes. — Plus y aura de publicité sur le décès du comte, plus ça attirera du monde aux obsèques. — Je comprends. — En attendant, je te charge d’une mission de confiance, Pinuche. — Je n’en attendais pas moins de toi, bêle le Vioque, satisfait de cette considération. Il sent qu’il éblouit le gendarme et rend Béru boudeur ; ce sont deux raisons suffisantes pour porter son orgueil à l’incandescence. — Tu vas t’acheter des conserves et t’installer au château pour veiller le de cujus en attendant l’arrivée possible des siens, tu mords ? Il se renfrogne illico. Faut admettre qu’il y a de quoi refroidir les optimistes. Loger dans cette vaste masure démeublée en compagnie d’un cadavre, ça n’est pas exactement ce à quoi rêvent les jeunes filles ; ni même les vieux poulets rances. — Tu garderas la liaison avec la gendarmerie. Le brigadier se fera un plaisir, je pense, de t’assister… — Et comment, s’enorgueillit l’homme sans cors au pied. Je m’appelle Névudautre, Jean Névudautre, mon père était lieutenant des douanes, vous avez dû entendre causer ? Ebloui par cette hérédité, je lui tends une main de fer. — Bravo, brigadier, en vous apercevant, on sent tout de suite à qui on a affaire. Je propose une vraie cigarette à Pinaud, manière de colmater sa mélancolie. Il l’accepte, l’écosse, en fait deux avec la même et me sourit. — S’il y a du neuf je t’appelle ? demanda-t-il. — Et comment. De toute façon, j’assisterai aux funérailles. Là-dessus, après avoir malaxé des cartilages, je me taille, flanqué du brave Béru qui pleure la faim. — J’aurais dû choisir un métier où ce qu’on briffe à heures régulières, se lamente le Gros. Moi, c’est mon cauchemar. — A ta place, je présenterais un numéro de boulimie dans un music-hall, conseillé-je. Comme ça, tu pourrais tortorer régulièrement, sauf le dimanche lorsqu’il y a deux matinées. CHAPITRE VI LA FAIM… ET LES MOYENS Il est treize heures à ma montre et une heure moins cinq à celle de Béru lorsque nous pénétrons dans la capitale. Le temps est maussade, les pensées de mon compagnon itou. — Je te préviens loyablement que si nous n’allons pas becter tout de suite, je fais un malheur, avertit le preux Béru. C’est alors qu’il me vient une idée qui vaut son pesant de matière grise. — T’aimes la cuisine russe, Gros ? Il tourne vers moi une façade convulsée. — Mets-toi une chose dans le crâne une fois pour toutes, San-A., annonce mon bâfreur diplômé : j’aime toutes les cuisines, tu m’entends ? Il passe sur ses lèvres graisseuses une langue large comme la traîne d’un manteau de sacre. — Toutes ! répète-t-il avec dévotion. Toutes. C’est physique, quoi ! Je vire sur la place de l’Etoile et fonce en direction de La Petite Sibérie. Peut-être que les pingouins de la boîte pourront me filer des tuyaux sur Alliachev puisqu’il était un habitué du cru ? Qu’est-ce que je risque à les questionner, après tout, hein ? Par grâce toute spéciale du destin, je trouve une gâche pour ma charrette juste en face de la taule. C’est un signe, non ? Moi je suis comme Saint-Saëns, je crois aux cygnes. — Dis donc, bée Béru, c’est de la boîte snob, à ce qu’on dirait… Ça tombe bien que je sois relingé façon grand-duc ! — Et comment, opiné-je en matant ses revers flétris et la tache de graisse qui lui étoile le valseur. Nippé comme te voilà, tu peux te présenter n’importe où sans mot de recommandation. Il est heureux, Bibendum. Il biche, il salive ! Le loufiat qui m’a dorloté la veille vient nous prendre en charge et nous drive à une table située sous un bath tableau plein de dorures qui représente Moscou à l’époque des moustachus. Béru, intimidé, se cure les ongles avec la fourchette de son couvert, puis dépose tardivement son chapeau sur un buste de bronze représentant la Grande Catherine. Le maître d’hôtel fait la gueule, la Grande Catherine aussi, probable, mais comme elle a le bitos du Gros enfoncé jusqu’aux gencives, on ne s’en aperçoit pas. — Pourrr messieurs, ce serrra ? roucoule le tondu. Il propose à Béru un menu large comme une affiche du cirque Amar. Le Mahousse y jette un coup d’œil, puis, me tendant le programme, déclare en regardant le maître d’hôtel : — Annonce toi-même la couleur, San-A. Je suis partant. Tout ce qui se bouffe, je le bouffe. Et plus c’est gras, plus je me régale ! Je commande donc des aliments extrêmement riches en calories afin que le foie de mon complice ne se sente pas trop dépaysé. — Tu me croiras si tu voudras, fait l’estimable déjection, mais c’est la première fois que je graille chez les Popoffs. Dis donc, y sont rien régences, les mecs ! M’est avis que le Kremlin de Moscou n’a rien à voir avec le Kremlin-Bicêtre ! Il fait un léger panoramique sur l’assistance sélect qui caviarde alentour et murmure en posant son coude dans le beurrier : — Comme quoi faut avoir de l’éducation. Imagine un peigne-cul comme Pinaud dans c’te crèche… L’évocation le fait pouffer d’un gros rire semblable au grésillement d’un tombereau de patates plongées dans de la friture. Nous attaquons notre déjeuner de fort bon appétit. Nous en sommes au gâteau de fromage lorsque l’incident se produit. A priori il n’a rien d’un incident, car il n’en constitue un que pour moi… Je vois passer quelqu’un entre les tables. Ce quelqu’un arrive du vestiaire et se dirige vers la sortie. Ce quelqu’un est une femme. Et cette femme, croyez-moi ou bien allez vous faire traiter le grand zygomatique au bain-marie, cette femme, répété-je, n’est autre que la petite bonniche aux taches de rousseur de la veuve Godemiche. Un peu surprenant, non ? Je parie que vous faites des tronches pour publicité de laxatifs. Pourtant je n’invente rien. Je dépêche un coup de coude dans la brioche du Gros. — Tu vois cette souris, Béru ? — Il me faudrait un petit sujet commak après les liqueurs, plaisante le Gros. — En attendant, grouille-toi de lui filer le train… — Quoi ! — Fissa, je te dis ! C’est sensationnel ! Bérurier a un court instant de flottement. — Mais j’ai pas bu mon caoua… — Tu te barres, oui ? Comme il a une conscience professionnelle surmultipliée, il se lève en ahanant et se grouille vers la sortie, non sans renverser au passage le sac à main d’une douairière, la carafe de vodka d’un convive et le porte-pébroques de l’entrée. Je regarde le buste de la Grande Catherine, libéré du couvre-chef de mon pote. Il lui reste, en témoignage de ce couronnement imprévu, trois cheveux du Gros qui ressemblent à des poils d’éléphant. Je liche mon caoua, plus celui du gars Bérurier dont la commande avait déjà été transmise. C’est bon, la caféine, lorsqu’on a un excédent de pensées à trier. Car il est plus difficile de trier des idées que des lentilles, fussent-elles de microscope. Que diantre cette bonniche venait-elle faire ici ? En tout cas, elle n’y déjeunait pas. Au cours du repas, j’ai maté l’assistance et ne l’y ai point vue. Alors ? Alors, il faut bien admettre que la gosse arrivait des communs ; ce qui veut dire qu’elle a ses entrées dans le restaurant. Tout paraît s’emboîter merveilleusement, comme dans un jeu de cubes. On m’a pris en charge, la veille, au sortir de La Petite Sibérie. On m’a emmené dans la maison prétendument vide de la veuve Godemiche. Le lendemain, je constate que la bonne de Mme Godemiche a des accointances avec La Petite Sibérie. En d’autres termes, la boucle est bouclée. Je me suis drôlement laissé berlurer par la belle rouquine. Comme comédienne, elle se pose là, la veuve Godemiche ! Elle a sa chance chez Jean-Louis Barrault… Fallait que je sois pomme pour mordre dans son innocence et croire à sa stupéfaction. Eh ! dis, San-A., qu’est-ce qui t’arrive ? Tu fais de la sénilité précoce ? Tu as la moelle qui se transforme en Viandox ou quoi ? Alors, comme ça, tu jugeais possible qu’une bande de malfrats occupent une maison inconnue pour y opérer leur petit trafic ? Pauvre type, va ! C’est triste, à ton âge… Je hèle le maître of hôtel pour carmer. Ce n’est qu’un « au revoir », mes frères, à La Petite Sibérie. J’y reviendrai d’ici peu, et pas tout seul. J’amènerai du monde. Ce ne sera pas pour les zakouskis mais pour les tauliers. En attendant, faut que j’aille parfumer le patron sur toutes ces giries. J’ai idée qu’il doit vachement renauder, le Vieux, dans son bureau. Il aurait becté son sous-main que ça ne m’étonnerait pas. En passant le seuil de sa crémerie, je constate que mes craintes sont nettement au-dessous de la réalité. Le boss a sa tronche des mauvais jours. Ses yeux aussi expressifs que ceux d’un poisson mort contiennent une rage glacée et ses lèvres minces ressemblent à un trait d’encre rouge exécuté au tire-ligne. — Vous voilà tout de même, San-Antonio ! J’essaie un sourire qui s’avère aussi inefficace qu’un lavement administré à un fakir après quarante-cinq jours de jeûne. — Me voilà en effet, patron. J’ai été dans un tourbillon depuis hier… — Au point de ne pouvoir me donner de vos nouvelles ? questionne-t-il de sa voix aussi chaude que l’intérieur d’un wagon frigorifique. Inutile de biaiser, ça ne ferait qu’envenimer les choses… — Je comprends votre ressentiment, monsieur le directeur. Mais je ne voulais vous apporter que du positif… Il se calme. Sa main ivoirine caresse son crâne ivoirien. Ses manchettes amidonnées ont la blancheur Machin et leurs boutons d’or étincellent de mille feux. (Mille quatre feux exactement, mais j’arrondis pour donner plus de souplesse à ma phrase ; vous le savez : le style c’est l’homme. Un homme comme moi se doit d’avoir un style élégant, souple, nerveux, musclé ; c’est pourquoi j’édulcore, je remanie, je châtie mon langage. Le jour où je serai à l’Académie, je n’ai pas envie qu’un journaliste aigri vienne me brandir sous le nez un texte mal fagoté. Faut prévoir !) Le boss écoute la relation intime et succincte que je lui fais. Je n’omets rien, sinon mon comportement intime avec Monique de Souvelle, mais au maigre sourire qui vacille sur sa frime hermétique, je comprends qu’il a rectifié de lui-même. Lorsque j’ai achevé, je me renverse dans mon fauteuil, je croise mes menottes sur mes genoux et j’attends les réactions du Vioque. Lui se tient adossé au radiateur du chauffage central, suivant une vieille habitude. A croire qu’il a toujours froid au valseur. Il devrait peut-être essayer de se faire poser de la fibre de verre dans le grimpant ? Il ronge son frein en silence et, lorsqu’il arrive à l’os, se décide à jacter : — Mon cher ami (tiens, ça ne carbure pas si mal), mon cher ami, j’ai un gros grief contre vous. Je ne vous pardonne pas d’avoir laissé échapper Alliachev. Je vous avais mis sur sa piste parce que, précisément, je voulais le tenir à l’œil… Moralement, je me fais couler de l’eau chaude pour utiliser le savon qu’il me passe. Le Vieux tire sur ses manchettes, lisse le canapé de sa rosette et enchaîne : — Néanmoins, la périphérie de votre enquête ne manque pas d’intérêt… La périphérie de l’enquête ! Je vous jure, faut avoir le bocal à changement de vitesse pour balancer des vannes semblables. Il a le cerveau qui fait des génuflexions, le Dabe. — Vos avatars prouvent que la piste Alliachev possède des ramifications inattendues… Cependant… Il avale une salive parcimonieuse. Qu’est-ce qu’il va me déballer encore ? — Cependant, il est capital qu’Alliachev soit retrouvé, d’extrême urgence… Bon, je m’y attendais. Il me demande des miracles, quoi, comme d’ordinaire. Quand il n’a pas le temps d’aller à Lourdes, le Vioque, il convoque son petit San-Antonio magique. Et le gars San-A. se débarbouille pour jouer les produits de remplacement. — Voyez-vous, mon cher ami… Les relations prennent une tournure affectueuse. On va sur la détente, les gars. D’ici à ce qu’il me roule une galoche, y a pas loin. — Voyez-vous, mon cher ami, Alliachev travaille pour le compte d’une bande très forte spécialisée dans le trafic de documents. Le siège de l’organisation est à Barcelone… Il quitte enfin le radiateur, jugeant qu’il a le rez-de-chaussée cuit à point. Il prend place à son bureau et commence de jouer avec un coupe-papier. — Lorsque l’Interpol m’a signalé l’arrivée d’Alliachef en France, on m’a précisé que ce dernier venait vraisemblablement y chercher des documents qui furent volés le mois dernier au ministère de la Guerre. Documents qui ont trait au récent conflit israélo-arabe. En effet, l’organisation dont fait partie Alliachev est entrée en contact avec les gens du Caire, vous me suivez ? — Parfaitement, chef. — Fort bien. J’ai donc pensé qu’en ayant Alliachev à l’œil, on pouvait récupérer les documents en question ; c’était la logique même. — La logique même, monsieur le directeur… Le Vieux fait claquer le coupe-papelard sur le cuir de son sous-main. — Vingt-quatre heures de perdues ! San-Antonio, vous DEVEZ retrouver Alliachev. — Je le retrouverai, patron. — Ou tout au moins les documents ! — J’essaierai d’avoir les deux… Il se lève, marquant par là qu’il juge l’entretien terminé. — Aux grands maux les grands remèdes ! dit-il en me regardant fixement. Allez-y carrément, ne perdez plus de temps. Même si vous devez avoir des… heu… débordements légaux. Comme il cause bien, ce monsieur. Son langage ne craint pas de prendre froid car il parle surtout à mots couverts… — Si, dit-il, vous deviez quelque peu outrepasser… heu… Vous me comprenez ? Je ferai l’impossible pour vous couvrir ! Il se mouille pas trop, le bébé ! Et par-dessus le marka, le voilà qui parle de me couvrir aussi ! Je lui dédie un salut déférent. — Je ferai l’impossible, monsieur le directeur. — Vous m’avez compris, qu’il dit, le Grand Dabe. Tu parles, Charles ! Je me trisse vite fait. En descendant, je marque un temps d’arrêt dans mon burlingue. Mathias s’y trouve justement. — C’est vous que je cherchais, m’sieur le commissaire. Je viens d’avoir un coup de tube de Larronde, le journaliste, qui me conseille de vous offrir la dernière édition de son canard. La voici. Je cramponne la feuille toute fraîche. Oh ! pardon. Un grand coup de galure à Larronde. C’est du grand art. En quelques heures, ce roi de la tartine a réussi à sortir un papier sur la mort de Souvelle. Il y a même la photographie du comte et, en médaillon, celle de sa masure. Le journaleux donne le curriculum du défunt, ses titres, son arbre zoologique et tout le chizblitz. — Tu téléphoneras à Larronde pour le remercier, dis-je à Mathias. — O.K. ! Il s’évacue dans les profondeurs de la forteresse. Je m’apprête à en faire autant lorsque le bigophone retentit. Agacé, je décroche. Je ne regrette pas d’avoir obéi à cette sollicitation de la sonnerie quand je reconnais le timbre bien huilé de Bérurier. Le Gros parle vite et la bouche pleine, ce qui ne facilite pas son élocution. — Bon, c’est toi, j’ai du bol ! broute-t-il. Figure-toi que j’suis à la gare de Lyon… — Qu’est-ce que tu y fabriques ? — Ben justement, j’te le demande. La gonzesse va prendre le dur, faut lui filer le train ? — Et comment ! Où part-elle ? — Elle a pris un ticket pour Marseille. Le train part dans dix minutes… — Prends-le aussi. — Seulement y a un hic : j’ai que deux cents francs sur moi ! Tu sais que Berthe n’aime pas me sentir du fric. Je réfléchis en vitesse. — Monte dans le dernier wagon, je vais téléphoner à la gare pour qu’on te remette un billet et de l’oseille. — Comment qu’on me reconnaîtra ? — Avec ton costard à carreaux et ta bouille d’abruti, ce ne sera pas compliqué. Je raccroche sans attendre ses vitupérations. Aussitôt je demande au standard de me passer le Vieux. Lui, il est magique dans ces cas-là. Il a des combines inouïes. Si on avait besoin d’un éléphant blanc livrable à l’aéroport d’Amsterdam dans les quinze secondes, ou s’il fallait stopper l’enterrement d’une célébrité pour affecter le corbillard au transport du personnel, il réaliserait ces exploits. Vous verriez déhotter le pachyderme ou déposer la bière sur la voie publique… Effectivement, il m’assure que le nécessaire va être fait. Satisfait, je quitte le Royco’s Palace. J’ai deux pions bien placés sur l’échiquier. L’un, Pinaud, à Courmois-sur-Lerable ; l’autre, dans le Paris-Marseille… Peut-être m’aideront-ils à gagner la partie ? Qui sait ? En attendant je vais exécuter l’ordonnance du boss. Il a bien dit « Aux grands maux les grands remèdes », non ? Alors, quoi, je cours à la pharmacie. CHAPITRE VII DANS LEQUEL LA GALANTERIE FRANÇAISE SE PERD… Cette fois, ça n’est plus une bonniche au minois constellé de taches rousses qui vient m’ouvrir, mais un escogriffe de larbin aussi sympathique qu’une épidémie d’oreillons. Il est maigre au point que, lorsqu’il marche, on dirait qu’il joue aux osselets. Il a les cheveux taillés en brosse (pour un domestique c’est idéal), le nez busqué, les yeux embusqués, les oreilles débusquées et une quarantaine d’années parfaitement homologuées. — Monsieur ? qu’il demande avec onction. — Je viens voir Mme Godemiche. — De la part de… ? — De la part de moi-même. Je suis le commissaire San-Antonio. Il sourcille. — Oh ! parfaitement, monsieur. Si monsieur veut bien me suivre. Monsieur ne demande que ça et monsieur le suit. Comme nous escaladons le perron, la gente dame Godemiche franchit le seuil de sa maison. Elle porte un tailleur qui ne sort pas de la morgue et une rivière de perlouzes nettement en crue. — Tiens, monsieur le commissaire, gazouille la veuve. Du nouveau ? — Vous sortiez ? m’effaré-je. — J’allais à Paris, oui. Mais rien ne presse… Elle s’efface pour me laisser entrer. Je pénètre dans la mystérieuse crèche. J’aime assez ce nid pour femmes fatales. — Votre bonne est sortie ? dis-je nonchalamment. — Elle est partie pour Marseille, fait mon interlocutrice en ôtant posément ses gants, on lui a téléphoné à midi que sa mère avait eu un accident… — Elle va vous manquer… — Il me reste Ferdinand… — C’est le mari de votre bonne ? — Non. Elle sourit. — Mais quelque chose me dit qu’il le deviendra. Dans ma Ford intérieure, je pense que la gosse Annette n’a pas beaucoup de goût pour marida un échalas comme le Ferdinand. Lui, ça ne sera jamais Ferdinand le taureau, je vous le promets ou faudra qu’il force sur la cantharide ! Il a autant de sex-appeal qu’un écheveau de fil de fer barbelé. Mais qu’importe des goûts et des couleurs, comme dit Félicie, ma brave femme de mère. Visiblement, la ravissante veuve attend mes explications. En voilà une qui n’aura pas de mal à se refaire un blaze ! Avec des formes pareilles, un sourire aussi aguichant et des yeux aussi ardents, n’importe quel bonhomme normalement constitué se porterait acquéreur, quand bien même il aurait déjà douze femmes et une pleine école maternelle de lardons. — Madame Godemiche, je suis venu vous poser différentes questions… Votre intérêt est d’y répondre, sinon il pourrait vous arriver des choses fort désagréables… Son regard enjôleur s’emplit de nuées funestes. Elle me jette des éclairs que j’attrape les uns après les autres à la volée, car j’ai fait un numéro de jongleur, naguère, au gala de l’Urbaine. — Monsieur, renaude la beauté, je n’apprécie guère ce langage… — Il faudra pourtant bien vous y faire, ma petite dame ! J’ai tort de m’emporter. La voilà en plein suif ! Ça complique la situation. Ou alors ça va peut-être l’éclaircir… Au lieu de faire machine en arrière et de lui débiter des excuses à charnières montées sur subjonctif, je fonce in the brouillard. Gare aux taches ! Quand le San-Antonio des familles bouscule les convenances, on peut s’attendre à tout. — Je n’ai plus le temps de m’exprimer en alexandrins, madame Godemiche. Je tiens à vous dire que je suis au courant de tout et que cette visite pourrait bien se terminer par une arrestation. — Vous prétendez m’arrêter, moi ! — Vous, oui, chère madame. Elle manque d’air, la souris. Elle fait des bulles en parlant, on dirait un moteur Johnson. — Sortez, monsieur ! — Pas sans vous ! — Partez immédiatement, sinon je vous fais jeter dehors. — Par qui ? rigolé-je. Par votre virtuose du plumeau ? Ma pauvre chérie, vous pouvez m’en envoyer une douzaine à la fois des comme lui. Je m’amuserais à en faire des fagots… Elle reste silencieuse un instant, étourdie par la colère et la stupeur. — Puis-je connaître les raisons de votre attitude ? — Je préfère vous les donner à mon bureau… — Vous avez un mandat d’amener ? Je me mords moralement la langue. — Madame Godemiche, je n’ai qu’un coup de téléphone à passer et dans l’heure qui suit, on m’en amène un, en bonne et due forme. Seulement ce serait pour vous le scandale immédiat, alors qu’il y a peut-être moyen de l’éviter… — Très bien, fait-elle d’une voix tellement glacée que je regrette de ne pas avoir mis un pull à col roulé. Très bien, je vous suis… Mais je vous préviens, commissaire, que j’ai les bras longs et qu’il vous en cuira… — Merci, chère madame, un homme averti en vaut deux. A cet instant on frappe à la porte du salon. Sans attendre, le larbin paraît. — Madame, fait-il, Monsieur votre père vous appelle au téléphone… La veuve me considère avec mépris. — Je suppose que je n’ai plus le droit de parler à mon père ? — Mais si, voyons, me poiré-je, à condition toutefois que ce soit en ma présence… Nous sortons à la file indienne. Une fois dans le hall, la veuve se dirige vers le bigophone décroché et s’empare du combiné. — Allô ! fait-elle, j’écoute… Elle répète plusieurs fois allô ! Secoue la fourche de l’appareil et, se tournant dans ma direction, dit à Ferdinand, lequel se tient derrière moi : — On a coupé la communication ? C’est tout ce que je perçois. Le Ferdinand que j’ai nettement sous-estimé vient de m’octroyer un coup de goumi au bas de la rotonde, qui disperse ma lucidité. J’ai à peine eu le temps de percevoir le sifflement de sa matraque. Comme je commençais à me retourner, le bâton de réglisse m’est arrivé sur la nuque… Le bath tapis d’Orient se précipite à ma rencontre et nous faisons connaissance brutalement. Ma communication aussi est coupée. Inutile de vous escrimer sur l’interrupteur, mes agneaux, me voilà en dérangement pour un bout de moment. Je pense au tennisman borgne qui venait de prendre la balle dans son lampion valide. Et puis je ne pense plus à rien… N’ayant pas consulté ma montrouze au moment du coup, je ne puis vous dire combien de temps je me baguenaude au pays du cirage. Ce sont des évaluations durailles à faire lorsqu’on se trouve dans ma situation. Toujours est-il que c’est le mal de bol qui me réveille. Ma tronche ressemble au clocher de Notre-Dame au moment où l’on sonne la Libération de Paname. Je regarde un long moment les motifs tortueux du tapis… Mes idées se rassemblent pour un grand meeting mais sans ordre. Elles sont follement indisciplinées. Je pense à Félicie qui, hier matin, épluchait des oignons dans sa cuisine, au beau costume de Bérurier, au comte de Souvelle et à sa fille qui, j’oubliais de vous le signaler et je m’en excuse, possède un grain de beauté sur la fesse droite. Je pense aussi à la mort de Louis XVI qui a dû ressentir un peu de ce que je ressens… Puis au numéro de téléphone de M. Jean Mineur car les choses importantes de la vie sont toujours celles qui s’imposent à vous dans les cas d’urgence… Enfin le tocsin diminue d’intensité et j’arrive à m’agenouiller sur le tapis. Ma tête pèse une tonne. J’ai le plafard en plomb. Décidément, je l’avais sous-estimé, le Ferdinand. Pour un gnace qui manipule les plumeaux, il ne se défend pas trop mal. Il fait des poids et haltères par correspondance, c’est pas possible autrement. Oh ! ma douleur ! Il n’a pas pleuré le sirop de muscle, le frère ! Je porte la main à ma nuque. C’est tout poisseux. Décidément, il va falloir que je me fasse blinder la tourelle, ou que je ne sorte pas sans un casque à pointe… J’arrive à me lever… Je déniche la cuisine et je fais couler de l’eau froide sur ma bouille endolorie. Ça ranime. Une bouteille de rhum providentielle achève de me redonner une allure humaine. Naturlich je fouille toute la strasse sans rencontrer âme qui vive. Je redescends dans le hall afin de téléphoner, mais je m’aperçois qu’on a sectionné le fil du biniou. Je me traîne hors de la cambuse. Le portail est grand ouvert et le garage jouxtant la demeure est vide. Ces foies-blancs se sont tirés. Je me sens gonflé de rancœur. Entre nous et la baisse des prix, je m’y suis pris comme un manche. Ce qu’il fallait, c’était embarquer la veuve d’autor jusqu’à la Maison Viens Poupoule et, là, lui sortir le grand jeu sur canapé. Je vous parie un séjour à la tour de Londres contre un déjeuner à la Tour d’Argent qu’elle aurait mis les pouces… Le Vieux va encore me jouer Ramona. Et il n’aura pas tort. Le bol fourmillant, je rejoins ma base. En catimini je vais m’enfermer dans mon burlingue afin de donner des instructions aux services compétents pour qu’on appréhende la veuve Godemiche et son larbin. A la Préfecture, service des cartes grises, on me confirme que la digne personne possédait bien comme voiture une Chrysler décapotable blanche et je fais diffuser le numéro d’icelle à tout va. Avec un bolide aussi voyant, elle ne saurait aller bien loin. Ce dispositif mis en place, je décide alors d’opérer une descente à La Petite Sibérie. Je convoque Mathias et l’invite à se joindre à moi. Après quoi je me fais délivrer un ordre de perquisition. J’avale deux comprimés d’aspirine et je me convoque pour une conférence personnelle placée sous ma haute présidence. A l’unanimité je décide que si je n’ai pas dénoué cette affaire dans les vingt-quatre heures, je pose ma candidature au titre de roi des glands, laissé vacant par la récente démission de Bérurier. Cet ordre du jour est adopté à l’unanimité moins une voix. Mathias radine en tirant sur la boucle de son imperméable. — Ça n’a pas l’air d’aller, monsieur le commissaire, observe-t-il. — Ça ira beaucoup mieux lorsque j’aurai retrouvé certains petits dégourdis de ma connaissance, promets-je. En cours de route, je rêve à ce qui se passera lorsque Ferdinand me tombera dans les paluches. CHAPITRE VIII COMME ON SE RETROUVE ! La porte du restaurant est dépourvue de son bec-de-cane lorsque nous débarquons. Je frappe aux carreaux, mais personne ne répond. Aucune lumière ne brille derrière les rideaux de l’isba. — Le service n’est pas encore commencé, fait Mathias. Je pénètre sous le porche voisin et je vais solliciter de la concierge de l’immeuble un entretien particulier. La dame en question est en train de friser sa cinquantaine avec un fer qu’elle a mis à chauffer sur la flamme de son réchaud. Personne accorte, aux formes abondantes et au regard généreux. — La Petite Sibérie est fermée ? m’enquiers-je. — Ils vont bientôt rouvrir, promet la cerbère en essayant les mâchoires incandescentes de son fer à friser sur un morceau de journal qui se met dare-dare à fumer. Elle commente : — Tous les après-midi, ils ferment une heure ou deux, car ils restent ouverts tard le soir. Ça fait une pause pour le personnel. — Qui est-ce qui dirige la boîte ? Elle me bigle, suave, à travers la fumaga et susurre : — Vous êtes bien curieux. Je lui montre ma carte. — C’est de naissance, lui dis-je. Du coup, elle cesse de minauder. — Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle, vorace, d’une voix qui espère des choses. — Rien pour l’instant… Alors ? — C’est des nouveaux. — Qui ? — Les patrons. Avant, c’est un ancien général russe qui dirigeait la maison. Depuis le mois dernier, c’est deux messieurs qui ont repris. — Leurs noms ? — Embroktaviok et Félareluir, le genre Europe centrale, si vous voyez ce que je veux dire… — Il existe naturellement une entrée annexe à l’établissement ? — Bien sûr, par la cour… La porte de fer à gauche, mais je vous préviens qu’il y a vraiment personne, j’ai vu partir tout le monde… — Merci, chère madame. Puis-je vous demander la discrétion la plus absolue ? fais-je, sachant pertinemment qu’elle va propager la nouvelle de ma visite à tous les azimuts. — C’est comme si vous ne m’aviez rien dit, affirme la coltineuse de poubelles. Elle prend son fer qu’elle avait déposé sur le réchaud et se happe une mèche… Son émotion est telle qu’elle n’a pas songé à vérifier la chaleur du fer. Une odeur de roussi se répand dans la loge, de la fumée monte, rectiligne, du cigare de la pipelette et sa mèche de tifs lui reste dans la pogne. — Méfiez-vous, lui dis-je ; pour Yul Brynner, ça a commencé comme ça. Je me casse tandis qu’elle cavale se plonger l’incendie dans une cuvette de flotte. — Alors ? demande Mathias. — Amène-toi. Je l’entraîne à la petite porte de fer dont au sujet de laquelle m’a causé la concierge. Mon petit sésame naît au bout de mes doigts et se glisse tout seul dans l’orifice de la serrure. C’est une fermeture de sûreté, mais la sûreté, vous pensez si ça me connaît. En moins de temps qu’il n’en faut au shah de Perse pour assurer sa descendance, j’ai eu raison des réticences opposées par la maison Yale. Nous pénétrons alors dans une immense cuisine où flotte une chaleur d’étuve. Les cuisinières en veilleuse dégagent des calories inemployées pour l’instant. Des relents de friture nous titillent les naseaux. — Ferme la lourde et suis-moi. — Qu’est-ce qu’on fait ? demande Mathias. Je travers la cuisine, le rouquin sur mes talons. Je débouche sur le vestiaire. Là, il y a deux autres lourdes : l’une qui ouvre sur la salle à manger, l’autre sur la cave. C’est cette seconde qui m’intéresse. Nous dévalons un escalier de pierre plutôt roide qui nous conduit à un couloir bas de plaftard. Quatre portes prennent sur ce couloir. La première s’ouvre sans rouspétance. Elle donne sur un réduit où ronfle une chaudière à mazout. Aucun intérêt. Je passe à la seconde. C’est une porte constituée de barreaux de fer. Elle défend la cave à picrate. Je comprends aisément qu’on l’ait pourvue d’une forte serrure. Avec le personnel ruski, c’est plus prudent, car ces mecs ont un gosier plus rapide qu’un écoulement de baignoire. Je passe à la troisième porte. En fer aussi, celle-là, mais en fer plein constituant un seul panneau. Au lieu d’une serrure, elle en possède trois ! Voilà qui m’excite. Plus on défend l’entrée d’un local, plus votre San-Antonio bien-aimé a envie d’y pénétrer… Textuel ! L’ouverture de ces trois serrures me demande un certain temps. Mais la persévérance est toujours récompensée, on vous apprend ça à partir de la communale et on continue à vous le prêcher dans les mairies (salle des mariages). Je mets vingt minutes à triompher de ces obstacles, mais j’arrive à mes fins. En l’occurrence, le pote Mathias est d’une patience rare. Il a la bonne idée de faire oublier qu’il existe et de ne pas poser la moindre question. Enfin, le front emperlé d’une sueur prolétarienne, j’ouvre ladite porte. — Et v’là le travail ! dis-je. Nous pénétrons alors dans une pièce étroite qui devait être un ancien couloir désaffecté. On a cimenté le passage, le transformant de la sorte en un local tout en longueur. Le fond est occupé par une table surchargée d’instruments qui n’ont aucun rapport avec la restauration, à moins que ça soit cela la cuisine russe ! Il s’agit d’un poste émetteur de radio. Une chaise de fer achève l’ameublement de cette turne. Aux murs sont accrochées deux mitraillettes et, dans une petite caisse non fermée, nous découvrons des pistolets de fort calibre ainsi qu’une multitude de chargeurs et des boîtes de balles. Mathias émet un léger sifflement. — Très intéressant, fait-il, je crois, patron, que vous avez eu la main heureuse… Je jubile, les gars. Voilà enfin du probant. C’est le Vieux qui va se régaler. Du coup, j’en oublie mes avatars. Une trouvaille pareille, ça vaut quelques coups de goumi sur le couvercle, non ? — Monte téléphoner au boss qu’il nous envoie du peuple. Il va falloir tendre une souricière. Il y a un coup de filochon carabiné à réussir. Il opine et me laisse quimper. — Je peux me servir de l’appareil de l’établissement ? demande-t-il. — Nature ! Pendant qu’il va ameuter la garde, je m’occupe de la quatrième lourde. Elle aussi est à serrure. Elle n’en comprend qu’une seule, par exemple, mais c’est de loin la plus compliquée. Comme j’ai recours à mon sésame, je perçois trois détonations suivies d’un grand cri. Aussitôt je laisse tomber mes travaux de serrurerie pour défourailler à tout berzingue et bondir dans l’escadrin. En haut des marches, mon pote Mathias est affalé, inerte, perdant son raisin en abondance. Je me rue jusqu’à lui et, sur ma lancée, l’enjambe comme un coureur de cross saute une haie. J’arrive dans le vestiaire ; une silhouette s’y trouve, qui se carapate en direction de la cuistance. — Stop ! fais-je d’une voix de ténorino. En guise de réponse, la silhouette se détourne légèrement et me balance deux pralines. La première se fiche dans le montant de la lourde, la seconde traverse la manche gauche de mon costard. Si vous voyiez votre San-Antonio joli, mesdames, vous grimperiez sur la commode ! Je dois donner dans le genre terrific. Le Boris Karloff de la Rousse ! Mon pétard est au bout de mon bras, mon bras perpendiculaire à mon corps ; mon index presse la détente. Ça débouche par trois fois. Pif, paf, pouf ! Et le fuyard va à dame en poussant un petit cri bizarre. Je contourne le fourneau monumental. Le gars est sur le flanc. Il halète sauvagement. L’oxygène et ses éponges ne sont plus copains, à ce qu’on dirait. Je m’agenouille et qui reconnais-je ? Le gros vilain qui dérouillait ma môme de Souvelle le premier soir ; celui qu’elle appelait Badarin. Il a l’œil vitreux, le frère. Je glisse ma main sur sa poitrine à la recherche de son palpitant, mais j’aurais meilleur compte d’ausculter une planche à repasser. Il vient de s’inscrire à l’American Express pour le prochain départ en direction de Mephisto City. Dame : une olive dans le bulbe et dans le foie, ça vous guérit de la grippe asiatique. Je décide de m’occuper de mon petit camarade Mathias. J’espère qu’il y a encore possibilité de faire quelque chose pour lui ! Il est en piteux état, le pauvre rouquin. Une balle dans la poitrine, un peu à droite du cœur, me semble-t-il, et une autre à l’aine ! S’il en réchappe, il aura de la chance. Il n’a pas perdu connaissance. Sa figure décomposée est convulsée par la souffrance. Je le prends par la taille pour l’aider à se lever. — Me touchez pas, patron, balbutie-t-il. Je crois que je suis râpé ! — Pas question, fils… — Vous l’avez eu ? — Oui, sec. Il est déjà en enfer… Attends-moi un instant, je préviens l’hosto… Je trouve le bigophone à gauche du vestiaire. J’alerte l’hôpital le plus proche en déclinant mon identité. J’explique la nature et l’emplacement des blessures de Mathias et je leur dis de préparer en vitesse la salle d’opération… On me répond : O.K. ! Tout ce qui pourra être susceptible de sauver Mathias sera entrepris. Rassuré sur ce point, je retourne auprès du malheureux. — Trouvez-moi une goutte de gnole, patron, supplie-t-il. — Non, mon gars, ce ne serait pas prudent. Jamais d’alcool à un blessé, tu sais bien. De grosses gouttes de sueur dégoulinent sur son front. — Je souffre comme une vache, murmure-t-il. — Serre les dents, mon petit vieux, les toubibs sont sur le pied de guerre et t’attendent pour te refaire une beauté… — Vous croyez que je vais m’en sortir ? — Tu plaisantes ou quoi ! fais-je. Pour un petit morceau de fer dans le cuir, tu en fais des histoires. Il a la force de me sourire malgré sa souffrance. — Ce salaud, il était en haut des marches ; quand je l’ai vu, il était trop tard : il tirait déjà… Dix minutes s’écoulent et les ambulanciers viennent récupérer le blessé. Les détonations ont ameuté les locataires de l’immeuble, concierge en tête. Un peuple jacasseur occupe la cour. Il en arrive du dehors. Puis ce sont des bignolons de police-secours qui radinent et à qui je dois filer le mot de passe. De tous, c’est la pipelette qui est le plus survoltée. — Si je m’attendais à cette fusillade ! vocifère-t-elle. Un immeuble si tranquille ! Jamais le moindre incident et voilà qu’on s’y tue… — Oh, vous, l’émule de Jeanne d’Arc, mollo ! lancé-je, faisant ainsi une discrète allusion à ses cheveux carbonisés. C’est le genre soumis. Quand on rouscaille, elle se met en veilleuse. — Venez plutôt voir le défunt, enchaîné-je en la faisant pénétrer dans l’office ; des fois que vous l’auriez déjà vu… Elle se masque les yeux, mais en écartant les doigts. — J’ai peur des morts ! — Vous avez tort, la rassuré-je, les types comme lui ne sont dangereux que vivants… Elle s’incline enfin devant la dépouille mortelle de ma victime. — Mais, c’est M. Félareluir ! crie-t-elle. — Quoi ? — L’un des directeurs du restaurant… — Merci du renseignement. Les renforts que je viens de réclamer rappliquent. Je leur confie le soin d’évacuer le macchab et d’intercepter au passage, toute personne qui se présenterait, employés ou autres… Je passe dans la salle de restaurant et cramponne une bouteille de vodka. Puis je vais m’attabler à la place que j’occupais la veille au soir. Je cherche à piger. Félareluir, alias Badarin, dînait dans sa propre boîte, comme l’eût fait un convive normal. Pourquoi donnait-il le change ? Et à qui ? A Alliachev ou à moi ? Il est parti, toujours comme un client ordinaire. Dehors il a fait son numéro avec la gosse Monique et je suis tombé dans le panneau… Donc, c’est pour mes beaux yeux enchanteurs qu’il a joué ce rôle du client. Bizarre… Je me téléphone deux verres de vodka et je me sens en pleine carburation. Mes collègues vont et viennent, procédant aux constatations d’usage… C’est la grosse effervescence. Soudain, comme j’attaque mon troisième glass, un inspecteur de la criminelle vient me tirer de ma méditation. — Vous avez un instant, monsieur le commissaire ? — Pourquoi ? — Nous venons de faire une curieuse découverte à la cave. — Si vous croyez m’apprendre quelque chose, rigolé-je. C’est même à cause de ce poste émetteur que la fusillade a éclaté. — Je ne parle pas du poste émetteur, monsieur le commissaire, fait cet enviandé en réprimant un petit sourire supérieur. — Vous parlez de quoi alors ? — Du cadavre… — Quel cadavre ?… — Venez voir… Je bondis. Mes collègues ont ouvert la quatrième porte, celle que j’étais en train de bricoler quand Mathias s’est fait balancer le potage. Avec tous ces événements, je l’avais oubliée. La quatrième pièce contient des caisses et une malle. Je ne sais pas ce qu’il y a dans les caisses, mais tout ce que je peux vous garantir, c’est que le cadavre de Boris Alliachev repose dans la malle. CHAPITRE IX LE JEUX DES QUESTIONS Je dois pousser une frime du plus haut comique si je m’en réfère à celle, épanouie, de mon collègue. — On vient de trouver ce monsieur, fait-il. Vous le connaissez ? — Pas plus tard qu’hier nous dînions ensemble, assuré-je. Ce qui est la vraie vérité du bon Dieu. — De quoi est-il mort ? — On ne sait pas encore ; il n’a aucune blessure apparente… — Si vous le déballiez, on serait plus à son aise pour l’examiner… Aussitôt demandé, aussitôt servi. Les poulets sortent l’espion de sa boîte et l’étalent sur le carreau. Je remarque que la peau d’Alliachev est d’une vilaine couleur bronze. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il a été empoisonné. — Déloquez-le, je veux en avoir le cœur net ! ordonné-je. Mes collègues dépoilent le mort et je trouve aisément ce que je cherche. Il a, à la cuisse droite, une piqûre auréolée de vert. Les tauliers de la Petite Sibérie se sont farci le client au poison. C’est une prise de congé propre et silencieuse. Décidément, je commence à y voir plus clair. Pendant qu’on me chambrait, hier soir, on s’occupait de M. Alliachev. Il n’est jamais sorti du restaurant. Voilà pourquoi il fallait absolument m’embarquer… Il devait rester sur place, lui. — Vous semblez tout content, remarque mon confrère, un peu déçu. — Je le suis, dis-je. Ça me fait plus plaisir que si j’avais trouvé une boîte de peinture sans danger dans mon sabot de Noël… — Que fait-on de ce ouistiti ? — Direction la morgue. A moins que vous ne vouliez l’empailler pour décorer votre salle à manger… Il rit un peu jaune, pour la forme. Moi, je refais surface et j’arrive dans les communs à l’instant précis où le personnel radine. Celui-ci se compose de deux cuistots, d’une préposée au vestiaire-téléphone et de trois serveurs, parmi lesquels mon maître d’hôtel qui ressemble à Vincent Tauriol. — Embarquez-moi tout ce trèpe à la Grande Taule, ordonné-je, on sera plus à l’aise pour bavarder… Ayant dit, je remonte dans mon bahut pour devancer la clientèle. Les événements vont bon train. Moi j’aime ça. Je ne suis pas un stagnant… Qui vois-je en poussant la lourde de mon étable ? Je vous le donne en mille… En dix mille ! En autant de mille que vous voudrez ! Vous cloquez votre menteuse au greffier ? Bérurier ! Le seul, le vrai, l’unique. Le Béru à carreaux, au bitos graisseux, à la barbouze mal fauchée, au regard anémié par le gros rouge ; Bérurier le volumineux, Bérurier le cornard, Bérurier, ce malodorant brave homme qui m’est aussi cher que ma profession. Il se tient assis, comme en visite, une jambe allongée, l’autre repliée sous son siège, le chapeau sur le ventre, un coude sur son dossier et sa physionomie est barbouillée de confusion. — Qu’est-ce que tu fous ici ? barris-je. Je te croyais dans le rapide de Marseille… — J’y suis t’été, articule-t-il avec peine. Mais figure-toi que la garce m’a possédé. — Elle ne t’a pas balancé par la portière, si ? — Ecoute, quand j’ai z’eu mon bifton, j’sus grimpé dans le dur et je m’ai mis à sa recherche. A se trouvait dans un compartiment où qu’il n’y avait plus de place. Moi je file dans celui d’à côté et je m’installe… Le train se barre. Je me dis que je vais griller une sèche… Je passe dans le couloir et qu’aspers-je dans le wagon de la gonzesse ? Balpeau… Sa place était vide. Tout de suite je la crois aux gogues et j’attends : nib ! Dix minutes s’écoulent sans que je revoye miss Fille de l’air. Je cavale au fourgon-restaurant, pas de frangine ! Du coup, je prends les vapeurs et je me farcis tout le dur, depuis le fourgon de queue jusqu’au tender : zéro ! Comme si que cette garce s’était déguisée en courant d’air… Alors j’entre dans son compartiment et je demande à ses compagnons de voyage ce qu’elle est devenue. « Y me disent que, juste au moment où que le train partait, un type est venu lui causer. Paraît qu’elle a cramponné sa valoche dans le filet et qu’elle est descendue comme une qu’aurait oublié de fermer le gaz. » Le Gros allume une cigarette pour se donner le temps de respirer. Il laisse tomber l’allumette non éteinte sur le pan de sa veste qui se met à grésiller joyeusement. Il conjure le sinistre, gratte les bords noircis du trou pratiqué dans l’étoffe et attaque la péroraison. — Heureusement, termine le Mastar, que ce rapide-là s’arrêtait à Sens. J’y suis descendu et j’ai pris un autre bolide en sens (il rigole du mot) inverse… Tu mords ? Un silence gênant (pour lui) plane sur le burlingue comme une menace de guerre. Je foudroie mon subordonné d’un œil terrible. Il tente de m’amadouer par un sourire, se rend compte de la vanité de l’exploit, et baisse sa grosse tête pleine de calembours et de recettes culinaires. — Béru, lui dis-je, voilà où mène l’ivrognerie. Il se rebiffe : — Je te jure que j’étais pas naze, San-A. — Des années de vin rouge, ça vous sape un homme. Je crois que le moment est venu pour toi d’aller vendre du muguet ou de faire les vendanges dans l’Hérault. Quand un limier laisse filer sa proie sous son nez aussi stupidement, il a droit à sa mise en disponibilité… Alors là, il voit rouge, le Gros rouge. Mettant sa cigarette tout allumée dans sa poche, il vitupère : — T’as bonne mine, commissaire de mes joyeuses ! Pas plus tard qu’hier, tu t’es laissé fabriquer comme un enfant de chœur par une gonzesse qui t’a manœuvré de première… Elle a fait joujou avec ta pomme comme avec la poupée parlante du Bazar de l’Hôtel de Ville ! Faut se moucher avant d’empêcher les autres de renifler… Nous nous défions furieusement et, comme chaque fois, ça se termine par un double éclat de rire. — Inspecteur Bérurier, fais-je, je vous invite à plus de respect envers votre supérieur hiérarchique. — Et moi je t’invite à aller prendre un pot pour se remonter le moral… — Il en est bien question ! — T’as tort dans le fond, la vie est courte, philosophe le Gros qui, sans jamais avoir lu Bergson ni Einstein, sait développer des théories fondamentales. Je le mets au parfum des événements de dernière heure et il sursoit de lui-même à ses projets alcoolisés. — Qu’est-ce que tu comptes faire ? — Interroger les mecs qu’on a parqués à côté… J’espère qu’ils éclaireront notre lanterne… Je demande au planton d’introduire d’abord les cuisiniers, car j’ai l’impression que ces chevaliers de la broche ne font pas partie de la bande. Effectivement, les deux casseroles’s brothers travaillent à la Petite Sibérie depuis quatre ou cinq ans, c’est-à-dire bien avant l’arrivée des nouveaux propriétaires. Ils ne savent rien. Ils sont russes, parlent un français rocailleux et ne comprennent pas la moitié des questions que je leur pose. Je les expédie rapidos après avoir noté leur adresse. Même tabac pour Marie Landoffé, la proposée au vestiaire-téléphone, ouatères, une brune à moustache, à lunettes et à soutien-gorge Dunlop. Elle ne sait rien des nouveaux patrons ni de leur activité. Un renseignement important cependant : elle peut me fournir les adresses des deux associés. Illico je frète deux expéditions avec ordre d’arrêter Embroktaviok et de perquisitionner dans les appartements. Puis je reviens à Marie Landoffé. Je lui montre une photo d’Alliachev que le Dabe m’avait communiquée. — Vous reconnaissez ce monsieur ? L’image est ancienne. Depuis qu’elle a été tirée, le gars Boris a un peu changé. — Il me semble, fait la moustachue lunetteuse, mais franchement je ne saurais vous dire… — Il a dîné à La Petite Sibérie ces derniers temps… Hier soir entre autres… Et mon petit doigt me dit qu’il a eu un entretien avec vos patrons… Elle réfléchit laborieusement, puis, ayant lissé sa moustache, elle déclare : — J’y suis… En effet, je l’ai vu, ce type… Hier soir M. Embroktaviok l’a fait appeler par Igor, le maître d’hôtel. Ils se sont serré la main au vestiaire. M. Embroktaviok l’a invité à voir sa cave. Ils sont descendus. — Vous ne l’avez pas vu remonter ? — Non. M. Félareluir m’a envoyé acheter des cigares au bureau de tabac, j’ai pensé que cet homme que vous dites était reparti pendant ce temps. Il n’y a plus grand-chose à tirer de cette gosse. Je la renvoie dans ses foyers en lui recommandant de se tenir à la disposition de la justice. Je me tape ensuite les deux serveurs (ce qui est façon de parler, de mal parler). Eux aussi étaient de la boîte avant l’arrivée des nouveaux patrons. Ils ne sont au courant de rien et ne m’apprennent qu’une chose intéressante : Igor est entré en fonctions en même temps que les nouveaux propriétaires. M’est avis que j’ai bien fait de le garder pour la bonne bouche. Bérurier somnole dans son fauteuil comme un crapaud sur une feuille de nénuphar. On pourrait croire qu’il n’est pas dans le coup, et pourtant son œil bovin enregistre tout. Avant l’entrée du maître d’hôtel, il se manifeste péniblement pour affirmer : — C’est lui le client sérieux, tu peux me croire. D’ailleurs, j’ai bien vu à midi qu’il avait une bouille pas catholique… — Il est orthodoxe, ne puis-je m’empêcher de lancer, car cet après-midi, j’ai l’humour qui vole bas. Là-dessus, entrée du monsieur tant attendu. Il adopte le style réservé et déférent. Il ressemble plus à un ordonnateur des pompes funèbres qu’à un maître d’hôtel lorsqu’il est en civil. — Asseyez-vous, proposé-je aimablement. Béru, intéressé, se lève, clôt le devant de son pantalon qui bâillait à s’en décrocher la braguette et vient s’asseoir sur le coin du bureau. Ça vaut un bronze d’art et ça fait plus d’effet. — Comment avez-vous connu les sieurs Embroktaviok et Félareluir ? commencé-je, en dessinant un philodendron sur le buvard de mon sous-main. — Parr burreau de placement, répond le Tauriol. — Vous ne savez rien de leur activité ? — Rrrien ! Je ne faisais que serrrvice… Je pousse la photo d’Alliachev dans sa direction. — Vous connaissez ? — Naturellement, c’est client ! — Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? — Hierrr. — Il a quitté le restaurant ? — Oui, fait-il sans l’ombre d’une hésitation. Béru pousse une sorte de hennissement. Le mensonge flagrant du pingouin l’enivre. — Tu permets ? me fait-il. D’un signe, je lui enjoins de se calmer. — M. Félareluir dînait dans la salle avec une dame ? je questionne. Il marque l’ombre d’un poil d’hésitation et opine. — C’est vrrrai. — Vous connaissez cette femme ? — Non. — C’était la première fois qu’elle venait à La Petite Sibérie ? — Oui. Béru se penche vers moi, renversant mon encrier sur sa jambe de grimpant. — Ce zigoto c’est bouche-cousue-je-t’enchose, chuchote-t-il. Le seul moyen de le faire causer, c’est de lui mettre des pains dans la gueule, crois-moi, je connais les êtres… — Ecrase, Gros, tu permets ! Il se renfrogne, éponge son costard imbibé et attend la suite. Je quitte mon fauteuil pivotant et je vais me placer face à Igor. — Assez rigolé, pépère, lui dis-je. Maintenant tu vas me parler de la petite bonne de Mme Godemiche. Elle était dans votre turne à deux heures. Je l’ai repérée, tu t’en aperçu. Tu as vu que mon valeureux petit camarade ici présent lui emboîtait le pas, alors tu as donné l’alerte. Les gars de ta bande ont expédié quelqu’un à la gare de Lyon pour la prévenir. Le messager l’a récupérée dans le train et elle est redescendue… Igor est aussi calme qu’un chef indien en train de se faire ravaler la frime façon façade de droguiste pour partir en guerre contre l’attribut d’Œil de Faucon (celui qui cache son jeu). — Je ne sais pas ce que vous dites ! affirme-t-il. Moi, je ne suis qu’un pauvrrre maîtrrre d’hôtel… — Un pauvre maître d’hôtel qui a vu sortir Alliachev du restaurant hier soir ? — Oui, pourrrquoi redemandez-vous ? — Tu n’as pas dit au gars Boris qu’un des patrons demandait à le voir dans l’arrière-salle ? — Non. Son sourire hautain est presque gênant. C’est sa façon à lui de nous dire merde. Il nie l’évidence pour nous marquer son mépris. Il se produit alors un remue-ménage. C’est le Gros qui, perdant patience, vient de culbuter l’Igor sur le plancher d’un coup de citrouille dans le buffet. CHAPITRE X LE JEU DES RÉPONSES Moi, vous le savez, j’ai horreur de la brutalité lorsque celle-ci ne s’impose pas. Aussi adressé-je un regard ultra-réprobateur à Béru. Mais, comme on dit à Aix-les-Bains, il n’en a cure. On dirait qu’il est dingue, Béru. Qu’il fait de cette histoire une affaire personnelle. Il prend les patins d’une noble cause. C’est le valeureux croisé dans toute sa gloire. Il dégaine le glaive de la justice. Il rayonne. Saint Michel terrassant le démon. Une auréole de feu tournique au-dessus de son bada. C’est pour la paix que mon marteau travaille ; bravo Cadoricin ! Pour lui faire lâcher prise, il faudrait lui faire braquer une lampe à souder aux miches, et encore ! Il s’est baissé, il a cramponné Igor par la cravetouze et le strangule en le relevant. — S’pèce de marchand de salades, peste le Mahousse, t’as fini de nous berlurer, non ? Il lui met deux claques sur la vitrine, comme il les plaquerait sur la croupe d’une jument ou d’une lavandière. — Je vais te dire, aboie mon féroce compère, c’est toi qu’es allé au train récupérer la môme… Je lui prends le bras. — Qu’est-ce que tu annonces, Gros ! — Ça m’est revenu en regardant cette bouille de Judas, fait Béru, les gens du compartiment m’ont dit que le type qu’était venu chercher ta gonzesse portait un galure taupé vert avec une plume au ruban… Il ramasse le couvre-chef d’Igor sur le parquet. D’un geste violent il l’en coiffe. Il n’est pas fait pour sacrer les rois, le Mastar. Notre client a l’air d’être chlass avec son bitos enfoncé de travers jusqu’aux sourcils. — Et puis, ajoute le Gros, ils m’ont dit aussi qu’il avait une cravate bordeaux… D’un index rageur il extirpe la cravate du gilet d’Igor… — C’est pas bordeaux, ça, me demande-t-il, ou bien si je suis dalmatique… Cette fois, le maître d’hôtel n’est plus maître de lui. Il a la blancheur Duchnock et son regard fixe en dit long comme Bordeaux-Paris sur sa consternation. — Tu vas te mettre à table ! certifie Bérurier, ce qui ne manque pas d’humour eu égard à la profession de notre zigoto. Le Russe hoche tristement la tête. — Je n’ai rien à vous dire, laisse-t-il tomber d’une voix nette. Alors là, je le trouve téméraire, le copain. Avoir un Béru en transe devant soi et refuser de s’allonger, c’est pire que jouer à la torpille humaine. Il se fait un étrange silence. Puis le Gros pose sa belle veste à carreaux et remonte les manches de sa chemise. Ensuite il déboutonne son col, donne du mou à son nœud de cravate et fait craquer ses articulations. On dirait qu’il vient de s’asseoir sur un sac de noix. — Qu’est-ce qu’on lui demande pour commencer ? questionne-t-il, soucieux d’ordonnancer son passage à tabac. Je regarde Igor. — On lui demande pourquoi Embroktaviok et Félareluir ont zigouillé Alliachev… Il se tourne vers le maître d’hôtel. — Vous disiez, Matéose ? fait-il. — J’ignore de quoi vous parrrlez ! Alors Béru débute par l’exercice B du Manuel du parfait petit passeur à tabac ; celui qui vient après l’introduction du professeur Cognemou de la faculté des coups et blessures de Bourrepif. Il lui fait tout le commentaire des graphiques et étude des planches en couleurs. La trombine d’Igor voltige de gauche à droite. Les torgnoles pleuvent… Le Russe serre son râtelier et laisse passer le cyclone. Il a fait la Sibérie, la bourrasque ça le connaît. Cette séance dure dix minutes. Puis le Gros s’arrête pour se masser les phalanges. Le maître d’hôtel n’est pas plus présentable qu’une serpillière hors d’usage. Il gît sur son siège comme un jules qu’on viendrait de récupérer dans une bétonnière. La sonnerie du bigophone apporte une diversion. Je décroche. On me communique différentes nouvelles. Primo, on a retrouvé rue de Courcelles la Chrysler blanche de la veuve Godemiche, vide, bien entendu. Deuxio, les perquises effectuées chez les sieurs Embroktaviok et Félareluir n’ont absolument rien donné… Embroktaviok est en fuite. Troisio, mon petit Mathias vient d’être opéré et son état est moins alarmant qu’on ne pouvait le craindre. Voilà qui me remonte un peu le moral. J’en ai besoin. En somme, ce maître d’hôtel est l’unique fil qui nous rattache à l’affaire. Il faut absolument qu’il parle. Je me penche sur lui. Le Gros l’a accommodé en dinde truffée. Des plaques vertes, bleues et noires constellent sa physionomie. Il a une lèvre fendue, son dentier démis et un petit filet de sang sous le nez. — Voyons, dis-je, lui faisant le coup du chaud et froid, à quoi bon vous obstiner ? Votre bande est cisaillée maintenant. Si vous ne parlez pas, vous allez trinquer pour les copains, mon vieux, et c’est tout ce que vous en aurez… Il prend une profonde respiration et balbutie : — Je n’ai rrrien à dire. — Il n’a pas encore compris sa douleur, traduit Béru. Laisse-moi continuer mes cours privés… Mais je sais que les voies de fait sont inutiles. Igor ne parlera pas. Il se laissera hacher menu sans dire un mot. — Ecrase, soufflé-je à mon compagnon. — Quoi ! proteste le Gros. — Colle-le au placard pour qu’il réfléchisse sur son sort, moi je vais aller discuter de tout ça avec le Vieux. Le Gros hausse les épaules et remet sa veste. Il n’est pas content et méprise ma faiblesse. Pour lui, un type vivant doit automatiquement répondre aux questions qu’on lui pose ; le tout étant de trouver les arguments convaincants. Le boss est déjà au courant de tout lorsque je pénètre dans son repaire. Il se tient sur une réserve prudente. — La situation évolue, on dirait ? murmure-t-il en massant son œuf coque. — En effet, monsieur le directeur, mais moins vite que je le souhaiterais. Nous sommes à un tournant de l’enquête. J’ai l’impression qu’il suffirait de peu de chose pour nous permettre d’aboutir, mais ce peu de chose ne vient pas… Et je lui parle de l’interrogatoire d’Igor qui ne donne rien. — Je m’y connais en hommes, conclus-je, je crois pouvoir vous dire que ce type ne parlera pas. Ni les coups ni les bonnes paroles n’auront raison de sa farouche détermination. Le Vioque a un sourire indéfinissable. Il saisit une fiche posée parmi d’autres sur son bureau. — Je viens de centraliser les premiers renseignements sur les intéressés. Aux archives, rien sur Embroktaviok ; nous ignorons qui il est et d’où il vient. Par contre Félareluir est un ancien client à nous. Condamné en 48 pour trafic de devises, il a purgé sa peine et en 56 est allé habiter Berlin. Il n’en est revenu que cette année. Rien sur Mme veuve Godemiche. Par contre son domestique, Ferdinand Dinette, a eu maille à partir avec la justice voici deux ans. Il a été compromis dans un hold-up à Lille et s’en est tiré tant bien que mal grâce à de faux alibis… L’espèce de vieux sorcier jouit de ma surprise. Je me suis toujours demandé comment il se débrouillait pour posséder un fichier privé aussi bien tenu. Il s’évente la joue avec la feuille de bristol qu’il manipule depuis le début de l’entretien. — Et voici ce que je possède sur Igor Andréeff, votre maître d’hôtel. Il me tend la fiche. Je lis : « Igor Wladimir Stephanovitch Andréeff. Ancien compagnon de Trotski. A habité la France en 1938. A épousé une actrice belge, Eva Dontefervoir, dont il a eu un fils : Jean. Veuf en 1943 (femme tuée dans un bombardement). Départ en Allemagne à cette date. Retour d’Allemagne cette année, en compagnie de Georges Félareluir. » Je repose la fiche. D’accord, c’est bien gentil, mais ça ne nous avance pas à grand-chose. Je coule au Vieux un regard en forme de crochet à bottine pour bien lui signifier mon interrogation. Il sourit finement. J’aimerais lui arracher les yeux et cracher dans les trous dans ces cas-là. Son air supérieur me rend malade. — Depuis notre précédente conversation, dit-il, je fais prendre des renseignements sur les gens de La Petite Sibérie. J’attends patiemment la suite. Le grelottement frileux de son téléphone rompt le charme. Il s’empare du combiné, écoute, fait deux fois oui, dit merci et raccroche. Le sourire qui éclairait son visage s’est accentué. — Le fils d’Igor Andréeff a été élevé en France, fait-il. Son père lui a fait prendre la nationalité française. Il est actuellement sous les drapeaux, en garnison à Orange. Je viens de piger ! Chapeau ! C’est quelqu’un, le boss. Ce qu’il y a d’inouï avec sa vieille pomme, c’est qu’il pense toujours avec deux heures d’avance. Il possède le citron le mieux organisé de France et peut-être de Navarre. Le voilà qui écrit quelques mots sur son bloc. Il déchire le feuillet, le pousse vers moi. « Jean Dontefervoir-Andréeff. » — Avec ça, fait-il, vous devez avoir raison des réticences d’Andréeff. J’espère qu’il a la fibre paternelle développée. Je m’abstiens de dire au Dabe que j’ai horreur d’utiliser ce genre de monnaie d’échange. A mon avis, c’est pas correct. Seulement, dans notre job, les beaux sentiments, il faut s’asseoir dessus, vous le savez bien ! Je redescends, le cœur empli d’amertume, mais certain de tenir un ouvre-boîtes breveté. Le Gros rumine sa mauvaise humeur en éclusant un kil de vin des Rochers, le velours de l’estomac. — Je crois que je tiens le truc pour faire parler ton client, assuré-je. Il ouvre ses lourds stores. — Qu’est-ce que tu débloques ? Je lui apprends l’existence du fils d’Andréeff. — On va faire saigner son cœur de vieux père en lui expliquant que s’il ne parle pas, le Jeannot sera chargé d’une mission dangereuse dans un endroit vachement exposé… Je m’attendais à une flambée d’allégresse de Béru, mais il a une réaction qui me plaît. — C’est dégueulasse, dit-il. Va le travailler seul, moi je ne suis pas amateur de ces combines… Furieux après le Vieux, après ma profession et après moi-même (qui l’a choisie), je prends l’ascenseur pour le sous-sol. C’est en effet au-dessous du niveau de la mer que sont situés nos clapiers à malfrats. Un garde en uniforme qui ligote l’Equipe me salue avec la déférence qui m’est due. — Où est le client de Bérurier ? lui demandé-je. — Au 4, fait-il. Dites, m’sieur le commissaire, vous avez vu ce que le Racing a mis comme piquette au G.T.F.P.L.B.N.H.L.M. ? Il m’ouvre la lourde en rigolant de bonheur. Je m’immobilise. Andréeff est inanimé sur le bat-flanc de sa cellote. Ses lèvres bleues me renseignent : il vient de croquer une dragée de cyanure. Au lieu de lui défoncer le portrait, le Gros aurait été mieux inspiré de le fouiller. — Il est mort ? bégaie le garde. — Au point qu’on se demande s’il a jamais vécu, dis-je en palpant le Russe. Une nouvelle porte vient de se refermer dans notre dos. Et pour l’avoir dans le dossard, croyez-moi, espèces de fin d’espèce, on l’a vraiment dans le dossard. CHAPITRE XI LES RELATIONS D’HECTOR La journée s’achève dans une grisaille confuse. J’en ai lourd comme un train de marchandises sur la patate. Bérurier idem, à qui j’ai passé un savon carabiné pour avoir enchristé Igor sans le fouiller. Et un savon, c’est le cadeau idéal pour le Gros. Lorsqu’il passe plus d’une heure dans le burlingue, j’ai l’impression de m’être installé au Zoo de Vincennes, section des fauves. Le Gros, marri (et mari cocu de surcroît) écluse du gros rouge par larges gorgées silencieuses… Notre seul espoir ? Le bigophone. Chaque sonnerie nous fait frémir d’espoir. Nous pensons chaque fois qu’il s’agit d’une bonne nouvelle. Tonnerre de Brest, comme on dit à Quimper, tous ces gens en fuite : Mme Godemiche, ses deux larbins, Monique de Souvelle et Embroktaviok ne peuvent s’être évaporés. A un moment ou un autre ils vont bien être dans l’obligation de refaire surface, non ? Un individu, à la rigueur, peut disparaître, mais cinq ! Ça ne se serait jamais vu. Hélas, nos espoirs sont déçus : la journée se termine sur un appel du révérend Pinaud qui nous signale que les funérailles du comte auront lieu le lendemain dans la matinée. A sa voix, je réalise qu’il a un peu forcé sur le muscadet, histoire d’égayer sa veillée funèbre ; saurais-je lui en faire grief ? Que non point ! — Rien de nouveau à signaler ? lui demandé-je. — Absolument rien… — Personne n’est venu voir le défunt ? — Quelques bouseux des environs, mais Jeannot les connaît tous… — Qui est Jeannot ? — Voyons, proteste Pinuche, c’est le brigadier de gendarmerie dont auquel tu as eu affaire ici, souviens-toi-z’en. Je me z’en souviens et je déduis de cette intimité que mon noble camarade a trouvé le partenaire idéal pour les parties de chopine. — Vous venez aux obsèques ? demande le cher enrhumé. — Et comment ! A demain, Trésor, ne prends pas froid, les nuits sont fraîches à la campagne. — Des clous ? interroge Bérurier en secouant le reliquat de picrate. — Rien, soupiré-je. Malgré la publicité que lui a consacrée la grande presse du soir, ce pauvre de Souvelle ne fait pas recette… — Tu crois que sa garce de fille va le laisser mettre en pot sans l’arroser ? — Ah ! les femmes, tu les connais, non ? Bérurier s’abîme dans une louche évocation de sa grosse Berthe. Il arrache d’un coup sec un poil de son nez et le dépose sur son buvard aux fins d’examens. — Oui, soupire-t-il, je les connais… Qu’est-ce qu’on fiche à c’t’heure ? — On rentre chez soi, dis-je. Y a des jours où ça ne tourne pas rond, c’est astral. Dans ces cas-là, il vaut mieux ne pas insister… Et puis, avec tous ces gnons que j’ai reçus et donnés, toutes ces allées et venues, je suis fourbu. On s’en serre cinq (chacun) et sans plus tergiverser je rentre at home (comme on dit en Savoie) en pensant fortement à mes pantoufles. Décidément, j’avais raison de prétendre que c’est astral. J’espérais avoir la paix, et je rencontre le cousin Hector à la cabane. Rien ne va plus. Ce locdu s’est mis sur son trente et un parce que c’est son anniversaire. Il ne voulait pas fêter ça seulâbre, le cher homme. Ses quarante-six carats, il tient à en faire profiter la famille. C’est gentil, ça part d’un bon sentiment. Comme il sait vivre, il a acheté un gâteau d’occasion dans une pâtisserie en faillite. Pas un grand, pour trois, vous pensez… D’autant plus qu’il va falloir s’huiler les clapeuses pour morfaler ça. Il a pas l’air tellement comestible, son gâteau. M’est avis qu’on l’a fabriqué avec des balayures de grange. Félicie, ma brave femme de mère : la bonté même, pousse naturlich des cris d’admiration devant cette mesquinerie pâtissière. Elle cavale acheter des bougies pour planter sur le chef-d’œuvre. Quarante-six lampions ! Ça va ressembler à la grotte de Lourdes ! Comme le gâteau n’est pas plus large qu’une soucoupe, elles vont être obligées de se tenir sur la pointe des pieds, les bougies… Je félicite Hector, lequel joue les modestes. Il aurait gagné le Rallye de Monte-Carlo ou remporté le Prix Nobel que ça ne lui foutrait pas plus d’orgueil que ces quarante-six années médiocres, étriquées, râpées, moisies. Quarante-six ans de célibat, d’idées toutes faites, de soumission ! Quarante-six ans avec un cache-nez de laine, des aigreurs d’estomac, un porte-monnaie, un abonnement au Pèlerin, et une reproduction de l’Angelus de Millet ! Faut le voir pour y croire. Il est content de son acquisition, l’Hector. Il l’exhibe au grand jour, il la fait miroiter… — Quand tu auras mon âge, Antoine… M’man a sorti son malaga Cintra. Elle le sert dans ses petits verres à pied qui lui viennent de sa grand-mère et dont un seul manque. Encore est-ce le chat qui l’a cassé en 1924 ! — Allez, Totor, fais-je, conciliant, vanne pas, tu l’as quand même pas fait exprès d’avoir quarante-six berges. Ça le meurtrit, le sous-chef de burlingue. Il me plaque un regard aussi adhésif que de l’albuplast. — Tu es toujours le même, observe-t-il fort pertinemment. — Le contraire m’étonnerait. Je vide mon glass et m’abats dans un voltaire à dossier mobile. Relaxe. Je ferme les yeux, d’abord pour ne plus voir la bouille en grain de courge écrasé d’Hector, ensuite pour récupérer. Il y a des journées, dans la vie d’un flic, qui sont plus lourdes que les quarante-six ans de mon cousin. M’man s’active à la cuisine. De savoureuses odeurs me chatouillent les muqueuses. — Tu permets que je prenne le journal qui est dans la poche de ton imperméable ? sollicite de ma haute bienveillance Hector 46. — Je t’en prie. — Remarque, dit-il, il me serait plus agréable de converser, mais d’après ce que je crois comprendre, tu n’as guère envie de causer ? — Tu comprends tout admirablement, Totor. — Si ça t’ennuie pas, ne m’appelle pas toujours Totor, je trouve ce diminutif ridicule. — Il l’est, admets-je, mais toutefois moins que ton prénom. Pigeant qu’il n’aura pas le dernier mot avec moi, le cousin se plonge dans le baveux. Quatre secondes s’écoulent et mon parent (par mésalliance) émet une onomatopée susceptible d’exprimer à la fois de la surprise et de la désolation. Je lui concède un œil. Il est dans tous ses états, l’Hector ballot. Ses fesses méticuleuses font du rase-mottes au-dessus de sa chaise. Il a la bouche en issue de secours pour œuf pressé, et son regard oblitéré troue la première page du canard. — Qu’est-ce qui t’arrive, cousin, l’interpellé-je, tu as laissé du lait sur le feu, chez toi ? — Le comte de Souvelle s’est suicidé, bavoche l’excroissance d’humanité. Je lui bondis sur le baudrier. — Voudrais-tu dire, Hector, que tu le connais ? — Ben, voyons ! Mon père était le cousin de son intendant. Je passais toutes mes vacances sur ses terres à l’époque où il en avait encore… Ce que c’est que la vie, hein, bande de ceci-cela ! — Raconte ! coassé-je, car je parle couramment plusieurs langues. Il ligote l’article de Larronde. — Que veux-tu que je raconte… C’est navrant. Voilà où le jeu l’a mené… Un homme très bien. Grosse fortune, belle noblesse… Je lui griffe le baveux. Cette fois, j’ai nettement envie de lui faire la causette, à l’endoffé. — Tu connais sa fille ? Il sort ses lunettes à monture d’acier véritable, les pose en équilibre sur son nez jaune et pointu afin d’accroître la vision qu’il a de moi. Et je mérite d’être accru, ayant tout ce qu’il faut pour réjouir l’œil. — Comment sais-tu qu’il a une fille ? — Permets, Hector, c’est moi qui interroge. — Tu te crois dans ton bureau ? Allons bon, Môssieur fait sa mijaurée, à c’t’heure. Pour une fois qu’il a quelque chose d’intéressant à bonnir, Son Altesse la crème des glands fait sa chochotte ! Je le prends par la douceur : — Je m’occupe du décès de Souvelle, cousin. Cela dit sous le triple saut périlleux du secret de Polichinelle. Il arrondit ses vasistas. — Comment ça, tu t’occupes de son décès ! En quoi le suicide de monsieur le comte relève-t-il de tes services ? Je regrette de ne pouvoir lui faire becter son nœud papillon assaisonné d’un filet de vinaigre. — Décès… discutable. Le suicide n’est pas établi, mens-je. Il avale une salive que je suppose cotonneuse et articule : — Pas possible ! — Textuel. Tu comprendras, en conséquence, mon bon Hector, que tous renseignements concernant les familiers du comte sont les bienvenus, comme on dit à Montparnasse. — Oui, oui, fait-il, gorgé d’une importance nouvelle. Il s’accoude noblement à la table. De son autre main, il tripote ses besicles. Il se voit déjà à la une des canards, le cousin. Son sourire de constipé ferait merveille. — Que veux-tu savoir ? il demande, magnanime… Saint Louis sous son chêne ! Le grand Condé ! Le petit Caporal ! Il est tout ça à la fois, brusquement. La Garde meurt mais ne se rend pas. Droit au cœur mais épargnez le visage ! On n’emporte pas la France à la semelle de ses souliers. Un grand moment d’épopée qu’il s’offre, l’évadé du ministère. Comme un rien vous transforme un homme ! — Parle-moi de Monique de Souvelle. Il fait la moue. Il va donner son avis. Celui-ci sera sans appel, tranchant, définitif. — Une dévergondée. Une folle qui a éclaboussé le blason de ses aïeux. J’ai envie de lui dire qu’avec Pludetache on peut arranger ça, mais ce n’est pas le moment de le vexer. — Tu la connaissais bien ? — Je lui faisais des paniers de jonc quand j’allais voir le cousin de papa. C’était un bébé. — Maintenant, si tu la voyais, t’aurais la même frénésie pour le panier… — Je l’ai aperçue, il n’y a pas longtemps, sourit l’hépatique, effectivement c’est un aimable brin de fille. Quel dommage qu’elle ait mal tourné. Je la vois, mariée avec quelqu’un de son monde, ayant des enfants, des domestiques, une calèche ! — Arrête, tu nages dans la comtesse de Ségur ! souris-je. Dis-mois voir, Totor, pardon : Hector, où l’as-tu rencontrée, cette enfant perdue ? — Près de la gare d’Austerlitz, dans un garage. J’étais en compagnie de mon chef de bureau, M. Queveutuklat Boniface, qui avait eu la gentillesse de me charrier un fauteuil acheté d’occasion au marché aux puces. Tu sais, le fauteuil crapaud que j’ai mis dans ma salle à manger ? — Aux faits, Hector ! Je t’en supplie ! Il essuie les verres de ses besicles et me décoche une moue méprisante. — La politesse ne t’étouffe pas, Antoine. Je suis là à essayer de t’apporter des renseignements de la plus haute importance, et tu m’abreuves de quolibets ! Je lui verse un doigt de malaga. — Tiens, bois ça par-dessus, et par pitié, accouche ! Il aime le malaga, le gourmand. Faut dire que dans le privé il n’écluse que de la flotte. Sauf le dimanche où il s’offre une bouteille de limonade. Il sirote son godet, les yeux mi-clos, semblable à un matou castré qui évoquerait sa vie préopératoire. — Donc, reprend-il, nous arrivions au garage où M. Queveutuklat remise son automobile… Et qui vois-je, descendant d’une voiture américaine somptueuse ? — Monique de Souvelle ? — Comment le sais-tu ? s’étonne-t-il. — Simple déduction, la déformation professionnelle, quoi… Elle était seule ? — Non, un monsieur pilotait l’auto… — Un type comment ? — Je ne l’ai pas vu, pour ainsi dire… J’ai salué Mlle Monique… Je dois reconnaître qu’elle n’est pas bêcheuse. Dévoyée, mais simple. — Ça se passait à quelle époque ? Il se concentre. — Voyons, j’ai acheté mon fauteuil le mois dernier… Oui, le mois dernier… — Elle t’a parlé, la gosse ? — Non, juste bonjour. J’étais accompagné, elle aussi… Je suis déçu. Un instant j’ai espéré le miracle ; mais les miracles ne se produisent pas les jours où rien ne carbure. — T’es sûr de ne pas pouvoir me décrire son compagnon ? — J’en suis certain. A travers le pare-brise de l’auto, j’ai distingué une silhouette d’homme. Presque aussitôt d’ailleurs, le conducteur a emprunté la rampe du garage pour descendre sa voiture au sous-sol… Je retourne m’asseoir. Nouvelle déception. Tant pis, ça ira mieux demain. Ne pas insister… Je vous le répète : c’est astral. Je me libère d’autant mieux de mes préoccupations que Félicie radine de la cuisine avec un merveilleux plat de pieds-paquets. — Il ne fallait pas vous déranger, cousine, fait l’hypocrite Hector en carrant le coin de sa servetouze entre son cou de canard et son faux col de celluloïd. On briffe le bon appétit. Hector surtout. Il avait pas fait le plein depuis le jour de l’An, époque à laquelle il est venu apporter des chocolats piqués et farineux à m’man. Il s’en met plein l’escarcelle. Faut dire que les pieds-paquets de Félicie sont de première. Histoire d’atténuer le cousin, je branche la télé. C’est sensas : on a droit à un documentaire sur la vie des abeilles. Hector en profite pour dire qu’il n’aime pas le miel. Tout de suite après, heureusement, y a du catch. Manque de bol ; paraît qu’Hector, malgré ses bras épais comme des rayons de vélo, en a fait dans sa jeunesse. Il nous commente les prises, nous explique les coups, critique le combat des deux mastards en pleine chicorne. Au point que je me demande si c’est pas sa pomme, le bourreau de Béthune ! CHAPITRE XII DE L’ENTERREMENT CONSIDÉRÉ COMME UN SPORT De bon matin, je passe ramasser Béru-le-Magnifique à son domicile. Je le déniche au troquet d’en bas où il écluse des rhums-limonades afin, affirme-t-il, de se ramoner la descente. Je le prends en charge et nous mettons le cap sur Courmois-sur-Lerable où doivent se dérouler les obsèques du feu comte. Voyage morose. Le temps est gris comme un article de fond d’académicien. Il y a, par instants, des rafales de pluie qui souillent le pare-brise. Le Gros, contre son habitude, ne moufte pas. Il a l’air perdu dans une trouble rêverie. Agacé par son mutisme, je lui en demande la raison. Il me répond qu’il a eu des démêlés avec Mme Bérurier. La gente dame l’a envoyé, la veille au soir, acheter une livre de vermicelle à l’épicerie du coin en lui recommandant expressément de prendre des mi-fins ; or, par inadvertance, Béru a pris des très fins. A la suite de cette méprise, B.B. (lisez Berthe Bérurier) lui a jeté les pâtes au visage en le traitant de noms dont l’emploi serait difficile au thé de la duchesse Saint-Agile des Pinceaux ou au golf de mistress Videburn, la femme de l’ambassadeur. Je remonte le moral du valeureux Béru en lui démontrant paras-plus-bey le peu d’importance que revêt une livre de vermicelle (fins ou gros) dans l’existence d’un individu moyen. J’admets que les manières de l’ogresse Béru ne sont pas compatibles avec celles inhérentes à une bonne épouse, mais en faisant ressortir toutefois que la condition d’homme marié implique fatalement ces sortes d’incidents. Il larmoie, se torche les gobilles d’un revers de pogne musculeux et renversant la vapeur, entreprend le panégyrique de sa baleine. — J’sais bien que j’sus t’un faible avec elle, reconnaît mon compagnon d’équipée, mais c’est physique : je l’ai dans la peau… Vois-tu, San-A., j’aime tout en elle : ses bajoues, ses moustaches et jusqu’aux verrues qu’elle a sur le pif… Son humidité le soulage. Il l’assèche au moyen d’un mouchoir grand comme un parachute et passant de la vache à l’âne, me raconte une pièce qu’il a visionnée l’avant-veille à la télé. — Ça s’intitule Le Cidre, fait mon ami. — Une pièce normande ? — Non, espagnole. Le Cidre, c’est un gonze qu’on appelle comme ça. Il est dingue pour une frangine qui se nomme Archimède… — Drôle de nom pour une fille. — C’est espagnol, que je te dis… Ça se passe dans l’ancien temps. Le dabe du Cidre a des crosses avec çui d’Archimède. C’est un vieux daron façon croulant. L’autre lui cloque une mandale sans s’occuper de ses crins blancs. Le Cidre prend les patins de son vieux. Il a une vache explication avec son futur beau-dabe et lui carre sa rapière dans le baquet. Du coup, ça complique les relations avec sa poule. « On croit que l’Archimède va lui arracher les lampions avec ses ciseaux à broder, mais pas du tout : elle se le fait quand même qu’il a dessoudé son vioque. Et tu sais pourquoi ? Because elle l’a dans la peau, comme moi avec Berthe. Quand on aime, on pardonne tout. C’est physique, je te répète… » — Dis donc, fais-je, ôte-moi un doute, ton Cidre, c’est pas une pièce de Corneille ? — Il me semble. — Eh bien, tu vois, ricané-je, c’est pas le Cidre de Corneille qui est normand. — Possible, dit le Gros. Moi, tu sais, tous ces gars de la Nouvelle Vague, je m’assois dessus. C’est sur cette déclaration pertinente de mon éminent collègue que nous débarquons au domaine de Lamain-Aupanier. La demeure croulante est plus croulante que jamais. Un calme funèbre l’isole du monde. Je laisse ma chignole dans la cour d’honneur envahie par les chardons, et, suivi de l’amateur du Cidre, je pénètre in the funeral house, comme disent les Américains lorsqu’ils parlent anglais. Dans le hall, sur deux tréteaux, il y a la bière du comte avec, sur le couvercle, quelques humbles bouquets apportés par les anciens vassaux de Souvelle, je présume. Je suis fort surpris de ne pas voir Pinaud. Il m’eût été agréable que l’honorable déchet vînt à notre rencontre. Je m’apprête à faire part à Béru de ma surprise lorsque de la pièce voisine — celle qui est pourvue d’une cheminée — nous parvient un bruit étrange qui n’est pas sans rappeler les Vingt-quatre Heures du Mans. Nous nous dirigeons vers cette source de bruit, et qu’apercevons-nous ? L’inspecteur Principal Pinuche et le brigadier Jean Névudautre couchés devant la cheminée où meurt un feu de brandons. Ils sont recouverts d’une vieille couverture de cheval décrochée dans la remise, je présume, et ils jouent à l’Eternel Retour, la main dans la main. Pinaud a conservé son chapeau qui lui constitue comme une sorte d’espèce d’auréole ; le brigadoche a son képi de travers. Quatre bouteilles vides sont couchées près d’eux, donnant un sens profond à ce tableau allégorique qui représente la police et la gendarmerie fraternellement unies. Je m’approche de ce couple attendrissant encore que mal rasé, vineux, cradingue et malodorant. Quelques menus coups de latte dans les côtelettes de ces messieurs les extraient d’un rêve fou emmené à vive allure par le postillon des vins du même nom. C’est à mon tour de postillonner : — Qu’est-ce que ça veut dire ! Vous n’avez pas honte de vous mettre dans des états pareils ! Le brigadier, assis sur son énorme postère, la visière de son képi perpendiculaire à sa tempe gauche, me fait à tout hasard un salut militaire grand format. Pinuche, lui, se gratte les commissures. Il bâille à en perdre son râtelier et murmure gentiment : — Tiens, c’est vous autres ! — Espèce de soûlard ! Rebut de la flicaille ! Déjection de l’humanité ! Incongruité du néant ! hurlé-je… « Je te ferai limoger ! La retraite ! Tu vas l’avoir, ton Pont-aux-Dames, tu m’écœures, tu m’ulcères, tu me désabuses… » Béru, ravi de l’algarade, joue les hypocrites. — Le fait est que vous y êtes allés un peu fort, dit-il en louchant mélancoliquement sur les flacons vides. — Je vais vous expliquer, bêle le Révérend… Hier soir, après qu’on soit venu mettre le comte en boîte, je suis allé m’alimenter… Il fallait, non ? J’avais rien bouffé de la journée. Mon ami Jean, ici présent… Nouveau salut militaire de l’intéressé qui est la confusion faite gendarme. — Mon ami Jean m’a invité chez lui. Il a une femme charmante, Yvonne… Et qui cuisine comme une fée. Tu te souviens, Béru, de la blanquette de veau que nous avions mangée chez la mère de San-A. ? Imagine-toi la pareille… Je n’en reviens pas, il paraît qu’Yvonne met du citron dedans, je veux bien le croire… Je relève mon rigolo à pleines mains. — Tu te fous de moi ou tu es vraiment gâteux ? lui demandé-je dans le nez. Il éternue et rabat les bords gondolés de son bitos. — Permets, fait-il simplement, j’ai droit au respect. J’ai une carrière derrière moi. — Très loin derrière ! aboyé-je. Il passe outre : — Je continue mon rapport ? Il est si irrésistible, avec ses yeux en gouttes d’huile, sa barbe triste, son nez plongeant et sa moustache brûlée par les mégots trop courts que je ne puis retenir un sourire. Comprenant que c’est dans la poche, Pinaud s’épanouit. — Figure-toi que Jeannot… — C’est moi, gazouille le brigadier. — Que Jeannot a poussé l’amabilité jusqu’à m’escorter ici. On discute le bout de gras. Je fais une flambée dans la cheminée… Reconnais que c’était plutôt sinistre, cette baraque délabrée, la nuit, avec un cercueil… Force m’est bien d’admettre que ça ne vaut pas une virouze aux Folies-Bergère… — Voilà-t-il pas que dans un placard mural, je déniche des bouteilles de rouge… — Il y en avait une de rosé ! précise le gendarme qui a le souci de l’exactitude. — C’est vrai, reconnaît Pinaud, du rosé d’Anjou… « Bref, on a voulu tuer le temps. Tu sais ce que c’est ? Une chose en amenant une autre… » — J’ai vu. Pinuche passe à la contre-offensive : — Sans te vexer, tu aurais été à notre place, je me demande si… — Pardon, m’insurgé-je, insulte à son supérieur ? — Fais pas la mauvaise tête… Ayant d’autres chats à fouetter, comme le dit si justement Mme Soraya, je creuse un trou dans la conversation, j’y enfouis la hache de guerre et la recouvre de questions professionnelles. — A part vos libations, quoi de nouveau ? — Rien, dit Pinaud, la fille du comte de Souvelle est une belle peau d’hareng. Elle fait la morte, elle aussi. On va enterrer monsieur son père sans qu’elle vienne lui jeter une goutte d’eau bénite… — Elle a reniflé le piège, observe Béru. Pas folle, la guêpe… — A quelle heure l’enterrement ? — Onze heures quinze, fait Jean Névudautre dont le beau-père, je l’apprends par la suite, est chef de gare. Je mate mon cadran romain. Il est dix plombes. — Qui s’est chargé des formalités avec les pompes ? — La municipalité… Les de Souvelle n’ont plus un fifrelin. Tu te rends compte ? Un comte. Avoir eu des arrière-grands-pères croisés, d’autres porte-coton, d’autres guillotinés, et se faire enterrer aux frais de la princesse… — Qu’est-ce qu’on fait ? tranche Béru que l’atmosphère des lieux débilite. — On attend l’heure des funérailles ici. — Et puis ? — Nous assisterons à celles-ci, sauf toi. Tu resteras ici… — Pour quoi fiche ? grogne le Béru morose. — Pour surveiller. — Tu espères que la souris va venir in extremis… J’examine la question avec une loupe d’horloger. — Ma foi oui, quelque chose me dit qu’elle sera attirée par la mort de son père… J’ai eu des… heu… contacts avec cette fille, dans le fond elle m’a paru fofolle, mais pas foncièrement mauvaise… — T’as le cœur sur la main, ricane le Gros dont l’amertume, aujourd’hui, est plus véhémente que celle du Fernet-Branca. — En apprenant que son père s’est suicidé, elle a dû éprouver un choc. J’ai confiance… — Eh bien, dans deux plombes nous serons fixés… L’atmosphère s’alourdit. Nous attendons l’heure des obsèques en grillant des cigarettes. Au bout d’un moment, Pinaud murmure : — Je ne sais pas si tu es comme moi, Jeannot, mais j’ai la migraine… Le brigadier s’insurge. Il n’a jamais de migraine. Il fait toujours très bon dans sa tête ; je suppose que c’est entièrement climatisé. — Voyez-vous, ajoute compère Pinuchet en me guignant du coin de son œil mité, je prendrais bien deux comprimés d’aspirine dans un grand verre de vin blanc… C’est radical… — Après l’enterrement, tranché-je. C’est l’expiation, Pinuche. Il se renfrogne. Rien n’est plus sinistre que cette attente en ces lieux désolés. Je comprends la faiblesse de mon collaborateur et je l’excuse. Il faut avoir des nerfs d’acier pour passer la nuit seul dans cette cahute. Enfin il se produit un peu d’animation. Vingt minutes avant l’heure prévue, des nabus du cru se radinent loqués de noir, avec des chemises propres. Ils attendent dans la cour d’horreur du château. Je tire Névudautre de la croisée. — Vous connaissez ces gens ? — Faitement : le père Méable et ses deux fils… — Si vous apercevez quelqu’un d’inconnu dans l’assistance, vous me le désignez. — Avec plaisir… Ça continue d’arriver. On a droit à la veuve Clitos, la tenancière du village, escortée de sa belle-sœur ; puis à Mésédile, le maire, flanqué d’une partie du conseil municipal. Vient la fanfare, dirigée par Albert Lioz, le grainetier… Toujours pas d’inconnus en vue. Le Béru jubile. C’est une espèce de pari informulé entre nous deux. Moi je sens Monique, lui il a le nez bouché. Le brigadier énumère les arrivants, comme un valet de grande maison annonce les invités : — Le père Turbet, l’éleveur de volailles… Noisette, l’idiot du village… Louis Trèze, le brocanteur… La Victorine Denice et son mari le bourrelier… Enfin on voit danser une croix dorée au-dessus des têtes. — Voilà le curé, annonce le gendarme. — On l’enterre à l’église, bien qu’il se soit suicidé ? s’étonne le Gros. — Un comte, riposte Névudautre, vous ne voudriez pas qu’on le foutasse dans un trou comme un malpropre ! Nous sortons alors parmi la foule pour assister, témoins passifs mais attentifs, au déroulement des opérations. — Alors, je reste ? soupire le Gros. — Oui. — Tu crois que c’est utile ? Réfléchis, si la gonzesse se radinait, poussée par le remords, elle irait directo à la cérémonie ? — C’est pas certain… Cesse de discuter et fais ce que je te dis. Tu n’as pas peur, j’espère ? Il hausse les épaules. — C’est pas la question, seulement qu’est-ce que tu veux, aujourd’hui j’ai le bourdon. — Eh bien ! gloussé-je, car j’ai énormément d’esprit, pas du meilleur mais du plus efficace. Eh bien, sonne-le ; c’est de circonstance. Là-dessus, je me joins au cortège qui vient, si j’ose m’exprimer ainsi, d’emboîter le pas à Souvelle. En effet, ce dernier est porté à dos d’hommes. Ils sont quatre costauds à le coltiner vaillamment par les chemins ravinés. La flotte continue de tomber. La voix du vieux curé est plus désespérante que celle de Sylvie Vartan… On s’en va, cahin-caha, à l’église. Pinaud trébuche contre chaque pierre. Il me chuchote : — Pendant la messe, tu permets que j’aille prendre mon aspirine ? J’ai le cerveau qui grince… CHAPITRE XIII DE L’ENTERREMENT CONSIDÉRÉ COMME UN SUPER-SPORT Le chant maigrelet d’une dame mal honorée par son époux débite des cantiques tandis qu’un vieux mironton à binocle pédale sur l’harmonium avec la hargne d’un Bobet escaladant le Galibier. Les pégreleux de Courmois-sur-Lerable somnolent sur leurs prie-Dieu en attendant la fin de l’office religieux. Pinaud est allé lichetrogner du muscadet de Bercy au troquet voisin en compagnie de son cher brigadier. Et le gars Moi-même, l’homme à qui je porte tant d’estime, réfléchit au son de l’harmonium. C’est la musique ad hoc pour qui se penche sur les problèmes de l’espèce humaine. Un conseil, les gars : lorsque vous voudrez vraiment prendre vos mesures, allez le faire derrière un cercueil. Je me dis que la vie est une drôle de fumisterie. On se bigorne avec elle. On saute les uns après les autres les obstacles qu’elle s’amuse, la perfide, à dresser devant vous. On se dit que c’est le dernier, mais il y en a toujours de nouveaux, et le manège continue jusqu’à ce qu’on rate le dernier et qu’on se casse le gicleur… Je pense à ce pauvre comte, à ses passions, à ses malheurs… Lui aussi a sauté aussi longtemps qu’il a pu. Hop ! Hop ! Hop ! encore ! Encore ! ENCORE ! Et puis un jour, il n’a plus pu. L’obstacle lui a semblé trop haut, trop perfide ; ou bien il a réalisé l’absurdité du système. Il s’est dit que d’autres haies s’interposaient à l’infini entre son présent et son futur. Il a essuyé le coup de pompe. Un tout petit bout de plomb contenait tout ce qu’il fallait pour stopper la ronde insensée, la ronde morne et tuante… On me frappe sur l’épaule au moment où le prêtre annonce que le défunt va être heureux. Dieu l’entende ! Je me retourne et j’ai la vive surprise d’apercevoir le phénoménal Bérurier. Il a la bouille convulsée, le regard presque intelligent. Je devine qu’il se passe des choses. — Arrive ! me dit-il dans un souffle capable de déraciner quinze platanes. Je me lève et, sur la pointe des pinceaux, je sors de l’église sur les talons éculés de mon camarade de combat. Sur le parvis je lui cramponne une aile. — Raconte ! — Je préfère te laisser la surprise… Il a pris ma bagnole pour venir me quérir. En cinq minutes, nous sommes de retour au domaine seigneurial. Pendant le trajet, le Gros a fait la sourde oreille et s’est abstenu de répondre à mes questions pressantes. Je sens qu’il est détenteur d’un secret. Il veut en jouir le plus longtemps possible. Il stoppe la bagnole en bordure du parc en friche et me fait signe de le suivre. Il emprunte alors un étroit sentier mangé par les ronces qui serpente sous les frondaisons. — Où me conduis-tu, sacrebleu ? fulminé-je en laissant des lambeaux de mon costard pied-de-poule aux épines perfides. — On arrive, fait Béru. Il donne dans le sobre. Lui qui a toujours tendance à charger, il se prend soudain pour Jean Gabin : tout dans le masque… Nous débouchons dans une sorte de petite clairière au milieu de laquelle est percé un puits. Une échelle plonge par l’orifice. Le Gros me tend la lampe électrique qu’il a dû piquer dans la boîte à gants de ma calèche. — Descends et regarde ! fait-il. Pour une fois, c’est moi qui lui obéis. J’enjambe la margelle du puits et je me mets à descendre les échelons. Quatre mètres plus bas, j’atterris ; le mot est juste car le puits est asséché. J’actionne ma lampe pour mater le fond du trou. Mes cheveux alors se hérissent sur ma boule. Car au fond du puits se trouve un cadavre. On l’a balancé de là-haut et il est tombé de guingois, un peu en arc de cercle. Le faisceau jaune de la lampe se balade sur le visage blême du mort. Je retiens une exclamation. Pour la première fois de ma carrière, j’ai les jetons. Aussi ahurissant, aussi fantastique, aussi incroyable que cela paraisse, ce cadavre est celui du comte de Souvelle ! Qui dit mieux ? Un instant, je me demande si je ne suis pas le jouet d’une hallucination ou d’une ressemblance, mais non… A moins que le comte n’ait eu un frère jumeau (et je sais qu’il n’en avait pas) ; à moins que ce jumeau se soit fringué comme lui et se soit, toujours comme lui, balancé un berlingot dans le cigare, c’est bien de M. de Souvelle qu’il s’agit. La voix caverneuse, because la profondeur, du Gros, me choit dans les trompes d’Eustache : — Alors, San-A. Qu’est-ce que tu dis de ma trouvaille ? Je regrimpe l’échelle, comme une grenouille dans son bocal. J’émerge. Le gras Béru est assis sur la margelle. Il se roule une cigarette d’un air malin. — Explique, fais-je en m’époussetant. Il se donne le temps d’allumer sa cibiche (je m’exprime aussi en vieux français) avant de répondre : — Ça s’est fait bêtement. — Comme tout ce que tu fais ! — Ah ! dis, Tonio, me cherche pas, c’est pas le moment ! proteste-t-il fort de son importance. Je mets une sourdine à ma clarinette à sarcasmes. Il continue : — Après que l’enterrement a déhotté, je me suis fait tartir dans cette cambuse… Faut reconnaître qu’elle a rien de joyce, hein ? — Tu es tout excusé, enchaîne ! — Alors, je m’ai dit que ça serait opportun de me dégourdir les cannes. D’abord, moi, j’aime la cambrousse. Ça me rappelle l’époque dont à laquelle j’étais jeune… — Merci, j’ai ta biographie chez moi, préfacée par le maréchal Lyautey et reliée plein cuir ; continue… — Donc, je me mets z’à faire un brin de foutingue dans le parc et j’arrive ici… J’aperçois le puits… Dessus y avait ce plateau de bois remoulade… — Vermoulu, please… — Ecoute, tonne Poids-Lourd, les leçons de français, j’en ai rien à foutre… Donc y avait ce plateau que tu vois là dans l’herbe… Et sur ce plateau, quoi donc ? Un chat… Un vieux greffier bouffé aux mites, il miaulait en grattant les planches avec ses griffes… Il avait l’air enragé… « Je m’ai approché. Il a eu peur et s’est taillé. Moi, curieux de nature, tu me connais ? J’ôte les planches et je regarde au fond du trou, croyant voir miroiter la flotte. « Nibe ! Je lance un caillou, comme font les gosses. Je m’avise qu’y a pas d’eau… Conclusion, je me dis, le puits est à sec. » — Bravo ! — Ta gueule… Je repense à ce chat et je veux en avoir le cœur net. Je vais chercher ta lampe dans l’auto… Je découvre alors une forme étendue au fond du trou. J’avais repéré une échelle dans la remise… Et voilà. Te dire ma stupre en reconnaissant le vioque ! — Ta stupre n’a eu d’égale que ma stupeur, fais-je. Rattrapons vite le cercueil avant qu’on ne le mette en terre. — Tu crois ? — Réfléchis… Il n’est pas vide… Les porteurs s’en seraient aperçus… — Très juste, Auguste, fait Béru pour qui la versification n’a pas de secrets. Il demande, anxieux : — Pourquoi a-t-on déménagé le corps du vieux ? — Je me le demande… — Qu’est-ce qu’on aurait mis à sa place ? Des sacs de terre ? — C’est possible… — Et qui donc aurait fait ça ? — Si tu pouvais me le dire. Tout en échangeant ces répliques pertinentes, nous retournons au village. Les cloches nous informent que le convoi pas si funèbre que ça a quitté l’église. Effectivement, nous le rejoignons à l’entrée du cimetière. Je le double, bien que ça ne se fasse pas, et je place ma guinde en travers du chemin. Le prêtre s’arrête de psalmodier et me considère avec inquiétude. C’est un beau vieillard à lunettes qui me prend pour un profanateur. S’il savait ce qui va se passer, il serait plus inquiet encore. — Stop ! crie Béru. Jamais les bouseux du cru n’ont eu droit à pareil spectacle. Ils s’immobilisent, sidérés. Je m’approche. — Je suis commissaire de police, annoncé-je. Ma voix claironnante a de curieuses inflexions dans l’air mouillé de la campagne. On entend des chuchotements, des toux discrètes… Pinaud, qui suivait en queue de peloton avec le brigadier, s’approche. — Ce qui se passe, Antoine ? — Occupe-toi du service d’ordre avec le brigadier. Dis au maire de venir ici… Il obéit, plus ahuri que les autres. — On s’y prend comment ? s’informe Bérurier-le-noble. — Va chercher un tournevis dans ma voiture… — Comment ! s’épouvante-t-il, tu veux l’ouvrir sur place ? — Tu ne penses pas que je vais emmener ce cercueil à la maison comme une pochette surprise pour me faire languir ! — Mais… — Je veux bien mourir de n’importe quoi, sauf de curiosité, ajouté-je. Trois minutes plus tard, je suis aux prises avec les vis du cercueil. Mes collaborateurs calment l’assistance et, tout en œuvrant, j’affranchis le maire et le curé au sujet de la macabre et stupéfiante découverte de Bérurier… La dernière vis cède. Je compte jusqu’à trois, je respire un grand coup et je soulève le couvercle de la bière. Il se fait en moi un grand silence, un grand vide, un grand froid. Ma gorge et mes tripes se nouent. Je me sens pâlir. Je me sens trembler. Car il y a quelqu’un dans le pardessus en sapin. Et ce quelqu’un n’est autre que… Oh ! mais non. Rien que pour vous embêter, je ne vais vous le dire qu’au chapitre suivant. CHAPITRE XIV DE L’ENTERREMENT CONSIDÉRÉ COMME UN SPORT VIOLENT Le quelqu’un en question est mort, vous l’avez deviné, j’espère, à moins que vous ne soyez tout à fait gâteux[2 - Ce qui n’est pas exclu d’ailleurs.]. Ce mort est une femme. Cette femme, c’est Monique de Souvelle. Avouez que ça vous en bouche une drôle de surface portante ! Elle a au cou la cordelette qui a servi à l’étrangler. Ses yeux mi-clos expriment encore une indicible épouvante. Je remarque qu’elle porte au visage des traces de coups. On l’a sérieusement tabassée avant de lui serrer le kiki. Son nez est brisé, une de ses oreilles arrachée, il lui manque des touffes de cheveux sur le dessus de la tête et de vilaines plaques violacées marquent sa peau. Elle aurait eu des mots avec une couvée de tigres affamés qu’elle ne serait pas en plus piteux état… — Tu connais ? me demande Bérurier… Je n’ai pas le temps de lui répondre. Le maire qui s’est penché sur le cercueil lamente : « Mademoiselle de Souvelle. » La nouvelle court dans l’assistance… — Le médecin du village est-il ici ? demandé-je. Un petit jeune homme s’avance, l’air effarouché. Je lui désigne le corps. — Pouvez-vous me dire à quand remonte le décès de cette fille, docteur ?… Pendant qu’il examine le corps, je prends Pinaud à part. — Voilà où conduit ton inconscience, crème d’idiot, lui fais-je. Je te charge de veiller un mort, mais tu préfères aller te soûler en compagnie d’un gendarme ! Et pendant que tu dégustes la blanquette de veau de sa mégère, des gens sont venus déménager le corps du comte ; ils ont buté la fille et l’ont collée à sa place dans le cercueil. Pinuche a des larmes de honte plein son visage blafard. — Je te préviens, Baderne, si cette enquête foire, tu pourras demander ta retraite ! Je reviens au docteur… — Vos conclusions ? Il n’ose pas trop se mouiller. C’est un jeunot, timide, qui finit de s’instruire. — Douze heures environ, sous toutes réserves, murmure-t-il. La rigidité cadavérique s’exerce toujours… Il faudrait une autopsie pour… — Elle aura lieu, mais il m’était utile de savoir… Je monte sur le talus afin de pouvoir haranguer la foule. Dans le fond, c’est une aubaine d’avoir le village réuni. Ça évite les investigations particulières. — Mesdames, messieurs, fait le vaillant San-Antonio, l’homme qui remplace le beurre et les paratonnerres à moustaches, dans la soirée d’hier, des gens étrangers au pays sont allés au château. De toute évidence, ils étaient en voiture. Voici la mienne ; excepté elle, en avez-vous aperçu une autre cette nuit, dans les parages ? Les Courisurldiciens s’entre-regardent. Personne n’ose débloquer… On se surveille. On se méfie de la police… Je pige que ces bonnes gens vont y mettre une sourdine. S’ils savent quelque chose, il faudra les forceps pour les accoucher ; ça prendra du temps. Or, c’est le temps qui me manque le plus. Je m’approche du curé et du maire. — Messieurs, leur dis-je, pour que ce crime abominable soit puni, il est indispensable que ces gens parlent. Dans un petit pays comme celui-ci, le passage d’une auto est encore un événement… Pouvez-vous m’aider ? C’est le curé qui se décide. Il chausse ses lunettes et toise toutes ses ouailles avec attention. Son panoramique s’arrête sur une grande femme rousse figée au premier rang d’orchestre. — Marie Tournelle, dit-il, votre maison est juste à l’entrée du chemin menant au château, vous avez certainement entendu quelque chose. La rouquine continue de flamber sans broncher. Alors le brave prêtre se met en rogne. Depuis le temps qu’il pratique ses paroissiens, il a appris à les connaître. — Marie Tournelle, qu’il reprend, le bon vicaire, la justice de votre pays fait appel à vous pour démasquer le coupable d’un crime odieux. Vous taire est un péché très grave dont il ne suffira pas de vous confesser pour en diminuer les conséquences… Alors la rouquine, qui se voit déjà incandescente dans les flammes de l’enfer, se décide. — J’savions pas gras ! annonça-t-elle. — Dites tout ! insiste le curé. Vous mordez la scène, les gars ? Du Bergman de la bonne cuvée : ce cercueil contenant la dépouille d’une jeune fille étranglée, posé dans la boue d’un chemin, avec ce prêtre en tenue et ces gens fringués de noir, muets, hébétés, terrorisés… Avec le gendarme, rubescent, le Béru altier, le Pinaud délabré… Un moment de qualité, je vous le bonnis comme je le pense. Donc, la rouquine s’allonge. — C’t’ au moment que je fermions mes volets pour la nuit, dit-elle, j’ons juste vu une grosse auto que passait devant chez moi sans faire quasiment de bruit que si que son moteur n’avions point fonctionné… — Où se dirigeait-elle ? C’est San-Antonio qui parle. Le vrai, le seul, l’unique… — Allons vers le châtiau ! — Vous avez vu les gens à l’intérieur ? — Non : je regardions par en dessus de cette tomobile… Je n’ayons vu que le toit. — Qu’est-ce que c’était comme voiture ? — Pff ! fait le chalumeau vivant en pétrissant sa tignasse. Une quasiment grande comme un wagon d’chemin de fer… — Une ricaine, quoi, traduit Bérurier qui, à ses heures, comprend le péquenot. Mahousse et silencieuse, je vois pas ce que ça serait d’autre… Ça me fait bondir. En moi s’éveille le souvenir d’Hector. Un Hector majestueux qui, la veille au soir, à l’heure précisément où se déroulait l’étrange forfait, me parlait de Monique et d’une auto américaine. Un détail auquel je n’avais pas pris garde sur l’heure me revient. Il a prétendu, le triste cousin, n’avoir pas vu le compagnon de Monique parce que celui-ci remisait son auto ! Donc il est client du garage en question… Oh ! mais ça change tout. Je harangue une ultime fois la populace : — Personne autre que madame n’a aperçu une voiture américaine ? J’attends. On se consulte encore du regard dans la foule. Et puis Noisette, le crétin municipal, part d’un rire qui ferait frissonner un auto-rhinocéros, fût-il laryngologue. — J’l’ons vue ! J’l’on vue, glousse cette pauvre asperge attardée. Je revenions du café… Je l’on vue… Je l’on vue… Je m’approche de lui et, pour l’apprivoiser, je lui offre une cigarette, il la prend, la déchiquette et la chique. — Elle était comment, cette auto, mon gars ? je lui fais de ma voix la plus suave — celle qui a obtenu le prix décerné par la maison Cadum… — Grosse, bongu… Comme ça… Il écarte les bras. — T’as remarqué la couleur ? — Laissez tomber, me souffle le toubib, il est daltonien. Effectivement, l’idiot paraît désemparé. Je passe à un autre genre d’exercice : — Tu as vu du monde à l’intérieur ? — Oui… Oui… — Quel genre de monde ? — Du monde. — Combien de personnes ? Il réfléchit, y a de la surcharge dans son transformateur, je vous le jure. Il va se faire péter le disjoncteur dans un moment. Il lève la main, baisse un doigt, hésite, en baisse un autre… — Trois ? Il fait un signe d’acquiescement. — Il sait compter ? demandé-je au docteur. — Jusqu’à trois, peut-être, fait le toubib sans enthousiasme. — Bon ; admets-je, trois personnes… Des hommes ou des femmes ? Le demeuré s’abîme dans ses pensées confuses. — Deux monsieurs, une madame, il dit… — Tu es sûr ? Alors il se fout à chialer comme un pauvre veau qu’on expédierait dans une manufacture de chaussures. Je n’insiste pas. — Rentrons à Paris, dis-je à mes hommes. Brigadier, chargez-vous des formalités. Mettez les scellés au château, faites transporter le cadavre de la jeune fille à la mairie, le médecin légiste viendra pratiquer l’autopsie… Compris ? — Bien, monsieur le commissaire. — Autre chose : le cadavre du comte gît dans le puits de son parc. Qu’on n’y touche pas avant l’arrivée de mes collègues. Placez un de vos hommes en faction et qu’il ne s’endorme pas, hum ? L’apoplectique, ne pouvant rougir, pique un fard. J’adresse un geste rond, légèrement théâtral dans le sens de la hauteur à l’assistance, je serre la paluche du maire, celle du curé, celle du docteur et je regagne ma tire. CHAPITRE XV « METTEZ-MOI DU SUPER » Un huissier cacochyme à la démarche éléphantesque nous conduit jusqu’au vaste burlingue où œuvre le cousin Hector. La pièce est immense, pourvue de hautes fenêtres à travers lesquelles on arrive à distinguer le ciel de Paris, malgré l’épaisse couche de poussière qui recouvre les vitres. Je songe avec mélancolie à tous les pauvres mecs qui vivent à quatorze dans une mansarde, ce qu’ils voudraient se régaler si le ministre des Travaux en Cours leur livrait ses locaux. Des locaux de cornichons à en juger par la faune qui y végète. Le guide franchit à gué un immense delta, nous longeons des rives bordées de dossiers verdâtres, nous croisons une pirogue montée par un vieillard oublié puis un bateau à aubes (à chaque aube je meurs) à bord duquel ont pris place trois vieilles filles rances atteintes de cécité because la poussière des archives et la lumière étoilée de leurs lampes de burlingue, mais, dans un ministère, pour les vieux fonctionnaires, la cécité fait loi (il est mauvais mais vous l’avalerez quand même !). Nous continuons de descendre ces fleuves impassibles, guidés par notre haleur, lequel geint à chaque pas. Et nous abordons à la toute extrémité du local. Nous n’apercevons d’abord qu’une falaise de documents empilés. Cela ressemble au grand cañon du Colorado (je n’ai jamais vu le grand cañon du Colorado, le petit non plus du reste, ce qui rend la comparaison plus évidente). — Voilà, murmura l’huissier. On pourrait croire qu’il va restituer son dernier soupir, mais non, il le garde pour la bonne bouche. L’homme se prend les bronches à pleines mains et, courageusement, organise une nouvelle expédition pour rejoindre sa base. Je contourne la pyramide de paperasses et j’aperçois enfin mon cousin au visage pâle. Il ne nous a pas entendus venir, car il est accaparé de bas en haut pour une opération minutieuse. Cette dernière entre dans une phase tellement décisive que nous retenons notre respiration, Béru, Pinoche et moi. Jugez-en : Hector a évidé un bouchon de liège au moyen d’une lime à ongles. Il a planté des épingles en rangs serrés pour constituer une minuscule grille devant l’ouverture. Et, à l’instant précis où nous arrivons, il s’efforce d’introduire une mouche habilement capturée dans le bouchon, avant de piquer le dernier barreau. La mouche qui le prend pour un sodomite proteste et essaie de s’enfuir. Mais rien ne peut réduire la volonté d’Hector, pas même un Indien Jivaro. Il finit par embastiller sa mouche. Vivement, il abaisse le barreau. Puis il reprend souffle. De la sueur ruisselle sur son front étroit. Il est assouvi, Hector. Il a la noblesse du gladiateur vainqueur. Le calme quasi sidéral de l’homme courageux qui a rempli sa mission. — Tu fais l’élevage, Totor ? je questionne. De saisissement il en bave sur sa cravate. — Toi ! Toi ! Toi ! répéta-t-il quatre fois de suite (je ne l’ai écrit que trois fois pour vous laisser le soin d’imaginer le dernier « toi ». Au cas où votre débilité mentale vous refuserait cet effort, je dépose le quatrième « toi » au bas de la page)[3 - Toi (A votre service).]. Pris en flagrant délit, il a perdu ses moyens, le cousin. Pinaud prend le bouchon-cage et examine la mouche à travers la grille. — C’est bien fait, approuve mon collègue. Faut de la patience pour réussir ça. Hector avale sa pauvre salive. — Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu viens faire ici ? — La maison Bouglione qui m’envoie. Il leur manque un dompteur ; le leur s’est fait décapiter par un lion de l’Atlas. Une imprudence : il s’était mis de la brillantine avant de coller sa pipe dans le râtelier du fauve… Je suis sûr que ton numéro de mouches ferait de l’effet. Si un jour tu veux renouveler ta ménagerie, préviens-moi : j’ai un ami à l’U.M.D.P. Il se drape dans sa dignité. — Je t’en prie. Tes sarcasmes ne m’atteignent pas ! Que veux-tu ? — Hier, j’ai fait une omission. J’ai oublié de te demander l’adresse du garage où tu me dis avoir rencontré Monique de Souvelle. — Que cherches-tu à faire ? s’inquiète l’homonocule. — Je t’écrirai mes projets, tu les recevras demain matin par pneumatique. J’attends le renseignement. Mais il fait des giries, Hector. Il veut reprendre de l’autorité. — Je n’ai pas envie de causer des ennuis à cette jeune fille. Sa vie n’est certes pas exemplaire, il n’empêche que je n’ai pas à m’en mêler… — Des ennuis, fais-je doucement, ni toi ni personne ne peut plus lui en causer. Elle est morte. — Que dis-tu ? — Etranglée. Et étranglée par un type qui roulait dans une bagnole américaine. Alors tu piges mes intentions, cousin ? — C’est pas vrai ? bée Hector. Bérurier intervient. — Tout ce qui y a de plus véridique, renchérit le Chéri. Même que c’est moi qu’ai découvert le poteau rose. Un peu confus, il ajoute en me mendiant du regard : — En somme, hmmm ? Hector fait craquer ses jointures. Il s’empare d’un crayon à la mine bien affûtée et se met à nous dessiner un plan de Paris et de sa banlieue pour nous montrer l’emplacement du garage. J’empoche la feuille et je lui mets une affectueuse bourrade qui lui dévisse l’omoplate. — T’es un cousin germain, lui dis-je. Pour te récompenser, je demanderai à la Commère de t’envoyer du miel pour ta mouche. Nous le quittons sur cette excellente repartie (que tous mes lecteurs ne comprendront pas hélas, mais qui, néanmoins, comme disait nostalgiquement Cléopâtre, signifie quelque chose). Le pompiste en combinaison bleue vient à nous. — Qu’est-ce que je vous mets ? demande-t-il. — De super, fais-je. Béru me désigne la coquille Saint-Jacques qui orne la casquette du préposé. — Il aurait été boxeur que ça ne m’étonnerait pas, fait-il. Tandis que le transvaseur d’huile noire branche son pipe-line, je m’approche du box vitré derrière lequel un monsieur en blouse blanche lit un roman espagnol intitulé « Mercedes a une injection directe ». Je me fais connaître. Il est prêt à m’aider, je le comprends à son regard aimable qui luit derrière des verres épais comme des hublots de bathyscaphe. — Combien garez-vous de voitures américaines ? questionné-je. L’homme prend une expression inspirée. — Cinq, fait-il au bout de son calcul mental. — J’aimerais avoir l’identité de leurs propriétaires… — Facile… Il sort d’un tiroir un grand registre noir aux feuillets brisés. Et il parcourt les pages en se salivant l’index. — Le docteur Bubon, boulevard Saint-Marcel ; Eugène Auvère, l’acteur, boulevard de Port-Royal ; Constant Tinople, l’armurier de la rue Stine ; Tatonbou-Kipu, un prince nègre qui habite l’Hôtel du Cap-Nord, et Stéphan Simonet, rue des Frères-Zonêtes. Je réfléchis. — Ces cinq voitures ont-elles passé la nuit ici ? En guise de réponse, il appuie sur un timbre. Je vois surgir un Arabe aux yeux papillotants. — Mohamed, fait l’homme à la blouse blanche. Toutes nos bagnoles amerlocks ont dormi ici cette nuit ? Le veilleur de notche secoue la tête : — Pas celle du docteur… — Pff, lamente le garagiste, il la rentre presque jamais. Si : le dimanche quand les autres sortent la leur. Le reste du temps, elle dort devant chez lui… — Et puis ? coupé-je… L’Arabe me sourit. — Pas non plus celle de M. Simonet. — Quand l’a-t-il prise ? — Ça fait deux jours qu’il n’est pas rentré… Le veilleur ajoute : — Il part souvent en voyage… Je me gratte la tempe, ce qui peut sembler un détail superflu, mais je tiens à ne rien vous cacher. — Autre chose, parmi les trois voitures en question, y en a-t-il qui sont rentrées très tard dans la nuit ? Mohamed fait la moue. — Y a l’armurier, fait-il. C’était presque quatre heures… Voilà qui m’intéresse. — Ah oui ? — Oui. Il mariait sa fille. Ils étaient toute une bande vachement partis, m’sieur… La bagnole est encore pleine de rubans de papiers et de fleurs… Je fais la grimace. — O.K., merci… J’allonge un pourliche au veilleur et je laisse le monsieur miraud se replonger dans les aventures de Mercedes, laquelle se nomme Troissanhessel de son nom de famille. Dehors, le Gros est aux prises avec le pompiste. Il prétend lui faire emplir son briquet. L’autre s’y refuse, alléguant que sa pompe est automatique et qu’il ne peut doser la pression de son doigt sur le déclencheur. Je mets fin au conflit en embarquant le Mahousse dans ma chignole. — Des indices ? s’informe le Révérend. — A voir, dis-je. — Où qu’on va ? s’inquiète Bérurier ; je vous préviens que j’ai la dent ! — Tu te rempliras plus tard, Gros. Maintenant nous devons foncer dans le brouillard. Quand le vin est tiré, il faut le boire. — Parle pas de vin, supplie-t-il, tu me donnes soif. Je décide de rendre visite au dénommé Stéphan Simonet. La rue des Frères-Zonêtes[4 - Les frères Zonêtes : Opticiens français ; inventeurs du foyer convexe, du foyer qu’on ne vexe pas, du prisme à la qualité, de lentille farcie et de la monture à guidon télescopique.] est toute proche. Et puis ce zouave qui n’a pas remisé sa tire depuis deux jours m’intéresse d’instinct. J’ai le nez creux. CHAPITRE XVI LA VIE N’EST QU’UN COMMENCEMENT La rue des Frères-Zonêtes commence au boulevard dont nous parlions l’autre jour, pour se terminer à l’avenue que vous empruntez lorsque vous êtes gênés pour vos échéances. C’est une voie étroite et discrète où il est interdit de stationner. On entend vagir la télé et tricoter les concierges. Le calme un peu lénifiant n’est troublé que par les cris des enfants et les soupirs de ceux qui sont en train d’en faire. L’immeuble habité par le sieur Simonet est une petite construction de deux étages superposés dans le sens de la hauteur. On dirait un ancien immeuble particulier divisé en appartements : un par étage. Pas de concierge, mais, dans le couloir, le blaze des locataires sur des plaques de cuivre. Entre le mur et l’une de ces plaques, une carte de visite portant le nom de Simonet. M’est avis que le monsieur en question est en sous-loc chez un miroton nommé Scarlatinovitch. La vaillante équipe Cognedur gravit un large escalier de bois, pourvu d’un tapis rouge usé dans le milieu des marches. On s’entre-considère un chouïa, et, déterminé, je presse le bouton. Je le fais toujours de façon scientifique lorsque je me présente chez des gougnafiers que je ne connais pas. C’est-à-dire qu’au lieu du classique coup discret, je presse le timbre à deux ou trois reprises très brèves, comme le ferait un familier. Ça met en confiance les gens de l’intérieur. Dans le cas présent, ma petite ruse réussit merveilleusement car, à peine l’écho de la sonnerie s’est-il dissipé que la porte s’entrebâille. Je vais pour dire des trucs mais j’ai le sifflet coupé. La personne qui vient de délourder n’est autre que la bonniche aux taches de rousseur de la veuve Godemiche, celle qui blousa Béru dans le Paris-Marseille. Elle me reconnaît en même temps et se hâte de repousser la porte. — Pas si vite, jeune fille, annoncé-je en plaçant mon 42 dans l’ouverture. La môme n’insiste pas et se taille à la vitesse d’un aérolithe. Seulement, si vous croyez que je peux pénétrer in the cabane, vous vous plongez le doigt dans l’œil jusqu’au slip. La lourde, hélas, est munie d’une chaîne de sûreté. Or, vous le savez puisque vous ne l’ignorez pas : où y a de la chaîne y a pas de plaisir. Impossible d’ouvrir cette satanée porte. « Que faire ? » me demandé-je en aparté. Le Gros ne me laisse pas le loisir de répondre à cette épineuse autant qu’intime question. Il m’écarte d’une bourrade, prend trois mètres d’élan et se rue sur la porte de profil. Il y a un bruit sinistre : celui d’une caravelle se brisant sur des récifs. La porte vole en éclats. Entraîné par son rush, mon bulldozer poursuit sa trajectoire dans l’appartement. Il traverse une entrée, renverse un porte-parapluies, pulvérise une console, une potiche chinoise et un vase d’albâtre avant l’emplâtrer une glace à trumeaux. La glace fait des petits. Le Gros, assommé comme un bœuf, glisse lentement le long du mur et son gros dargif s’abat sur les débris de la glace. L’un d’eux, un perfide, lui rentre dans le fignedé. Mon Béru émet un ululement qui évoque étrangement celui d’une corne de brume. Il se tourne sur le flanc et, en bonne âme, le révérend Pinuche lui extrait l’éclat du miroir. Pendant ce temps, votre valeureux San-Antonio, l’homme qui n’a pas peur des mouches (mais seulement des moustiques), investit l’appartement ; le pétard à la main, comme il se doit lorsqu’on va en visite. J’entends une cavalcade dans les communs. Je hurle à mes boy-scouts de redescendre dans la street et de contourner la casbah afin de couper la retraite aux fuyards. Une porte claque. Je m’y rue, mais ces peaux d’hareng ont eu le temps de donner un tour de clé. Je joue les Béru. Une, deux, trois et rrran ! Les gonds cèdent à mes instances. La manche de mon costard aussi. Voyez, tailleur ! Dans notre job, ce qui nous tue, ce sont les frais généraux… La porte donne sur un escalier de service. Je prends celui-ci au mien et je dévale les marches de bois. J’atterris dans une impasse au moment où un grand type se coule au volant d’une DeSoto. La bonniche court pour monter dans la calèche, mais son compagnon a le feu au valseur. Pour lui, une seule chose compte, se tirer de là. Une centaine de mètres me séparent de l’auto et déjà le moteur d’icelle tourne. Je voudrais bien défourailler dans les pneus, seulement la môme Annette s’intercale entre la bagnole et mégnace. Si j’envoie le potage, elle risque de morfler. — Couchez-vous ! hurlé-je… L’auto démarre. L’autre truffe glapit que c’en est une bénédiction. Elle se sent molle des cannes en constatant que son coéquipier ne l’attend pas. Elle continue de courir sans tenir compte de mes injonctions. C’est trop bête. Je ne vais tout de même pas laisser filer ce julot au moment où il est à la portée de mes prunes. Alors je m’arrête, je lève mon arme en visant à droite de la gosse. Et je distribue la bonne marchandise à tout va. Manque de pot, Annette fait une embardée sur la droite au moment où je téléphone la purée. Je vois tout, comme dans un ralenti cinématographique… Elle s’est tordu le pied, c’est ce qui lui a fait décrire cette fâcheuse embardée. Elle culbute et s’abat sur les pavetons inégaux de l’impasse. J’ai le champ dégagé pour canarder la DeSoto, mais hélas, ma quincaillerie est vide. Epuisement des stocks, les gars ! De quoi piquer une crise. La guinde déboule de l’impasse et fonce à tombeau ouvert dans le boulevard. Si au moins mes Laurel et Hardy de la Rousse avaient la bonne idée de se trouver là et de prendre le relais. Je tends l’oreille, espérant ouïr une salve. Zéro. Je l’ai dans le dossard. Alors je m’approche de la fille qui gît en travers de l’impasse. Ses doigts aux ongles carminés raclent le sol. Je réprime une grimace. Elle a intercepté toutes mes valdas, la pauvrette. Je vise juste. Les six balles sont groupées dans sa poitrine. C’est gênant pour faire les pieds au mur. Elle a les yeux révulsés, une plainte imperceptible fuse de ses narines pincées. Je comprends qu’elle ne supportera pas le transport à l’hosto. Si je veux l’interviewer, faut faire vite. — Annette, vous m’entendez, mon petit ? Elle ne bronche pas… Son souffle est de plus en plus saccadé. De toute part, des fenêtres s’ouvrent. Des nanas et des julots poussent des cris d’orfèvre à la vue de cette petite frangine allongée dans une flaque de raisin… — On va vous emmener à l’hôpital. On vous soignera, lui promets-je, mais par pitié répondez-moi. Où sont les documents ? M’a-t-elle seulement entendu ? On ne le dirait pas. Elle s’affaiblit rapidement. Je vois la vie s’en aller d’elle comme l’eau s’enfuit d’un panier. Et puis j’ai l’impression qu’elle remue les lèvres. Je me jette à plat bide près d’elle pour essayer d’esgourder. Je crois distinguer « Epinay ». Je n’en suis pas certain. J’implore : — Je vous en supplie, Annette, répétez… Dites-moi. Il faut que je sache. On va vous soigner. M’est avis que je perds un peu les pédales tant mon angoisse est grande. Y a un drôle de suspense, les potes. Hitchcock peut y venir ! J’écoute avec tout mon individu. J’oublie la rumeur de Paris qui gronde alentour ; je chasse de ma tête les cris des gens, leurs piétinements sur les pavés… — Parlez, Annette ! Je suis prêt à lui promettre n’importe quoi même la vie, en sachant bien que personne ne pourrait la lui donner. Je suis presque certain d’avoir compris « Epinay ». Mais c’est vague, il m’en faut davantage. Je VEUX savoir ! Elle articule encore : — Partir avec vous chez maman. Crotte turque ! La voilà qui délire. Je suis feinté. Elle a encore deux petites convulsions et elle meurt gentiment. Je me redresse. L’impasse est pleine de badauds. Au premier rang de la fine équipe, le tandem de choix, les rois du rire, les duettistes de réputation internationale, le couple roi : Pinaud et Bérurier. Le Gros a une main sur son futal entamé dont l’orifice bave un pan de chemise innommable. — Tu l’as buttée ? — C’est accidentel, dis-je. Elle s’est jetée devant moi au moment où je poivrais la bagnole. — Ce sont des choses qui arrivent, admet Pinaud. Un quidam qui fait son plein d’émotions fortes, un petit maigrichon à l’œil torve, s’écrie : — Il faut prévenir la police. Le Gros lui vomit un ricanement insolent à bout portant. — Ta gueule, moustique, dit-il poliment, la police c’est nous. Sur ces entrefaites les archers du commissariat voisin, déjà alertés, s’annoncent. Je leur explique le topo et ils s’arrangent de la môme tandis que je retourne dans la maison. — Gros, fais-je à l’homme au pantalon fendu, donne l’ordre d’appréhender une DeSoto grise immatriculée 432 WB 75… Il nous faut retrouver cette charrette dans les deux heures qui suivent… — Ce sera pas duraille, fait le Béru. Je t’admire d’avoir eu le temps d’enregistrer le numéro. Son compliment me va droit au cœur, sans épargner toutefois mon visage inondé par les postillons du Vain. Je procède alors à une fouille minutieuse de l’appartement. Mais les gens qui l’habitaient ne l’utilisaient que comme pied-à-terre. Il pue l’inhabité. Quelques fringues d’homme, une valise avec des effets de femme (ceux de la défunte Annette, je présume) et c’est tordu. A part ça, des conserves et du gruyère… Je laisse le Gros user du bigophone pour alerter les gars de la routière, ensuite de quoi je profite de ce que l’écouteur est chaud pour tuber au Vieux. Il n’a pas l’air tellement mécontent. — C’est la déroute chez l’ennemi, dit-il. Comment était l’homme à la DeSoto ? Je lui fais une description approximative du personnage qu’hélas je n’ai fait qu’entrevoir. — Pas de doute, dit le boss, il s’agit d’Embroktaviok. Vous êtes sur la bonne piste, San-Antonio. Et il raccroche. Il est gentil, le Tondu, la bonne piste ! Elle me paraît un peu sectionnée encore une fois. C’est curieux, dès que je trouve un filon, il se tarit… — Qu’est-ce qu’on fout ? interroge Béru dont les yeux sont pareils à deux gueules de carnassier inassouvi. Je lui donne tout apaisement : — Oui, Gros, on y va… Un restaurant aimable nous accueille. Au menu, il y a des filets de sole au champagne. Comment la Gonfle résisterait-il à cette tentation ? On passe la commande. Se pose alors le difficile problème des vins. Pinuche prêche pour le muscadet (son vice) et le Gros affirme que, poisson ou pas poisson, il n’y a de vrai que le solide picrate, la première qualité d’un vin, même blanc, étant d’être rouge. Je mets tout le monde d’accord en commandant une bouteille de champ’. Foin de cette coutume idiote consistant à fêter les succès par des libations. Ce sont les échecs qu’on doit ainsi sanctifier. Moi, le champ’ me dope, et même me biodope. Chacun se met à mastiquer en silence. Je réfléchis aux derniers événements. Il s’en passe des choses ! Quelle hécatombe ! Je récapitule : Alliachev, le comte de Souvelle, sa fille, Félareluir, Annette ; plus Mathias grièvement blessé ; plus mes bosses et plus le falzard à carreaux du Gros ! Ayant morfalé sa sole et franchi le premier la ligne d’arrivée, Bérurier exhale une incongruité qui fait chanceler le serveur. Il se cure les dents de la pointe de son couteau, rassemble les aliments ainsi récupérés sur le bord de son assiette, puis, l’inventaire achevé, les consomme une seconde fois. — Dommage que t’aies pas pu y causer à la morne, rêvasse-t-il. C’est précisément ce que j’étais en train de déplorer in petto. Ce parallélisme de nos réflexions est édifiant, ne trouvez-vous pas ? Ce sont des remarques de ce tonneau qui me font sentir l’efficacité du Gros. — Elle a rien bonni du tout ? insiste-t-il en déposant sur mon visage avenant un regard gluant comme une sucette au miel. — Elle a balbutié, je crois, « Epinay »… Puis elle a dit : « Partir avec vous chez maman. » — Elle débigochait ? — Probable… — On n’a rien sur elle aux sommiers ? — Rien. — Tu possèdes son identité ? — J’ai trouvé sa carte, oui, dans son sac à main… Tout en causant, je sors la pièce d’identité et la dépose sur la table. Le Gros, doctoral, s’en empare tandis que Pinaud s’étrangle avec une arête. Il lit tout haut, comme s’il cherchait une signification profonde dans ce texte d’état civil : — Annette Piedchaud, née le 18 mars 1938 à Montmirail (Marne). — Tu connais ? ricané-je. — Pas la gonzesse, mais Montmirail… J’y suis passé avec mon beau-frère l’année qu’on a fait une virée en Champagne. Ce qu’on a pu écluser comme roteux c’te fois-ci. Mon beau-frère, tu le connais ? Félix ? Le père de mon neveu qui fait de la boxe, j’ai dû t’en causer… Je ne prête pas l’oreille à ses divagations. Je suis morose. Le lapin des champs qu’on vient de nous servir, et qui devait savoir marcher sur les toits, me paraît fade comme un rendez-vous manqué. Le Pinaud s’est versé trois verres de champ’ coup sur coup pour balayer son arête. Il examine l’étiquette de la bouteille. — C’est pas un cru très connu, dit-il, mais faut reconnaître qu’il se laisse boire. Et tout de go, il glapit : — Dis voir, San-A. Je pense… — Tu as l’impression, rétorqué-je, mais tu sais bien que ça n’est pas possible ! Il tourne l’étiquette de la bouteille face à moi… « Champagne Denaigre, Epernay », lis-je. — Et alors ? je fais au Vioque, ça te fait penser à quoi ? Il hoche la tête. — Je me dis que t’as peut-être mal compris. Au lieu d’Epinay, c’est peut-être Epernay qu’elle a murmuré, la poule. Il m’agace, le gâteux. — Possible, et alors ? — Non, je te dis ça parce qu’elle est née à Montmirail et que Montmirail c’est près d’Epernay, tu comprends ? J’ai des symptômes, les mecs. Dans les grandes circonstances, une petite musiquette s’élève dans mon âme. Et c’est à cet indicatif que je reconnais les moments importants de ma vie. Je repousse mon assiette. — Pinaud, sais-tu que ta déduction n’est pas tellement bête ! — Je sais, fait-il en profitant de l’émotion générale pour s’octroyer un quatrième godet. Bérurier désigne mon assiette. — Tu finis pas, San-A. ? — Plus faim. — Tu permets alors ? Sans attendre mon acquiescement, il verse le contenu de mon auge dans la sienne. Tandis qu’il se colmate les brèches, je vais demander au taulier de la gargote la permission de me servir de son téléphone. J’appelle le commissariat d’Epernay. La communication est presque instantanée. Une voix rogue me demande ce que je veux. Je me nomme et je demande s’il existe à Epernay une dame nommée Piedchaud qui serait la mère d’une fille Annette âgée de vingt-huit printemps. L’autre me répond qu’il va se mettre en contact avec la mairie. J’insiste pour qu’il se manie le rond et je lui dis de me téléphoner la réponse au restaurant où nous festoyons. C’est O.K., je n’ai plus qu’à attendre. Je profite de ce que j’ai l’appareil en main pour demander à la routière des nouvelles de la DeSoto. On vient de la retrouver, abandonnée quai de la Tournelle. Embroktaviok n’est pas allé loin. Sans doute est-il allé retrouver un complice ? Mes coéquipiers en sont au dessert (crème de marrons-Chantilly) lorsque je les réhonore de ma présence. — Qu’est-ce que ça donne ? ânonne Pinaud, presque naze, car le champagne a réveillé sa cuite de la nuit. — On va le savoir… Bérurier, lui, examine le menu. L’air tourmenté, il appelle le loufiat. — Dites-moi, fait-il, y a pas gourance, je lis bien huîtres et filets de sole. — Oui, monsieur. — C’est pas OU filets de sole, c’est bien ET filets de sole ? gronde la Gonfle. Alors pourquoi que vous nous avez pas servi les huîtres ? Le serveur me désigne. — Monsieur m’a dit d’apporter les filets, j’ai cru que vous ne vouliez pas d’huîtres. — Elle est bonne, celle-là, aboie le Gros. Je les adore, moi ! Amenez-les-moi, puisque c’est compris dans le menu. — Mais, monsieur, bredouille le pauvre serveur, vous… — Je ?… — Vous venez de manger le dessert. — Et alors ? demande calmement Bérurier en déposant son chapeau sur la banquette afin de s’oxygéner la courgette. Et alors ? Pourquoi qu’on ne boufferait pas des huîtres derrière de la crème de marrons. La stridente sonnerie du téléphone m’arrache à ce sketch vertigineux. — On vous demande d’Epinay, fait le taulier… (Il rectifie) : Je veux dire d’Epernay ! — Tu vois, me lance Pinaud, on confond facilement les deux noms. Cette fois, c’est le commissaire en personne qui me parle. Il démarre dans un préambule interminable. Il est heureux de collaborer avec moi. Il est très honoré (comme Balzac). Il est à ma disposition. Il a fait diligence (il postillonne ferme en disant ça, et je reçois des gouttes dans les feuilles). Bref, il existe effectivement une dame Piedchaud à Epernay. Elle a cinquante-six ans. Elle est veuve. Elle a une fille prénommée Annette qui vit à Paris (là je pense que l’imparfait s’impose) et elle crèche rue des Berceaux. — Devons-nous entrer en rapport avec elle ? s’inquiète mon confrère. — Gardez-vous-en bien ! hurlé-je. Ne vous occupez pas de ça, mon vieux, c’est mes oignons. Je l’ai vexé, mais peu m’importe. Je n’ai pas envie de lui voir saccager cette nouvelle piste. Si piste il y a. Je rassemble mes troupes. Comprenant qu’il n’aura pas le temps de déguster ses mollusques lamellibranches à coquille bivalve, le Gros ordonne : — Faites-moi z’en un paquet, ma femme les adore aussi. CHAPITRE XVII J’EN APPRENDS DE BELLES… ET DE MOINS BELLES ! Sur la fin de la journée, le gars moi-même et ses deux fins limiers atteignent la coquette cité d’Epernay, de réputation mondiale et même internationale. Tout le long du trajet, j’ai échafaudé mille hypothèses au point que je redoute de les voir me choir sur la hure. La question primordiale est celle-ci : ne faisons-nous point chou blanc en venant ici ? Existe-t-il un rapport entre la mère de feue Annette et la bande d’espions que je traque inlassablement depuis bientôt trois jours ? Ces ultimes paroles de la gosse étaient-elles vraiment « pensées » ou ne sont-elles que le fruit gâté de son délire ? — Tu n’as pas l’air joyce, remarque le Gros, comme nous touchons au port. — Il faut avoir comme toi le désert de Gobi à la place du cerveau pour se tenir détendu… — Je croyais que la vioque de la môme habitait Marseille ? — C’était du bidon, probable… J’avise un gardien de la paix et je lui demande la rue des Berceaux. Généreux, il me la donne. A l’orée de cette venelle étroite je stoppe mon char. — On va y aller prudemment, fais-je à mes complices. Supposez que la piste soit bonne ; il ne faut pas leur donner le temps de s’esbigner. Attendez-moi ici. Je parcours la rue à grandes enjambées, histoire de repérer la maison qui m’intéresse. Celle-ci est située dans le centre de la courte ruelle. Elle comporte des fenêtre à petits carreaux, munies de barreaux. La porte est vieille, bardée de gros clous en fer forgé. Tout ça fleure bon la province, le vieillot. Je suis sûr que, derrière cette porte, je trouverai des parquets encaustiqués sur lesquels on ne marche qu’avec des patins de feutre, des meubles rustiques ayant chacun leur histoire pour les habitants du logis… Je contourne le pâté de maisons et rejoins les Stupid’s brothers. Le Gros vient d’ouvrir une huître avec ma clé de contact et il la gobe en faisant un bruit de succion qui rappelle celui d’un lavement placé sur son orbite. — La dégustation est finie, oui ? je rouscaille. Il jette les coquilles sur le trottoir. — On y va, Tonio. T’as pris les mesures ? — Ecoute, Gros, c’est toi qui vas t’annoncer le premier. Tu sonneras et baratineras la personne qui — je l’espère — viendra t’ouvrir. — Qu’est-ce que j’y raconte ? — Ce que tu voudras ; attends… Je chope dans ma boîte à gants une mètre pliant. — Tiens ça à la main, ça fait plus habillé. Tu vois, il y a une voiture presque devant la porte. « Demande si elle appartient à quelqu’un de la maison. Tu dis qu’on va commencer des travaux dans la rue et que tu voudrais qu’on la déplace… » — Çasse ! fait Pinaud. — Quoi ? — Qu’on la déplaçasse ! Béru est déjà en route pour la gloire. Les vagues de son costard à carreaux gonflées d’huîtres le font ressembler à un âne fortement bâté. Avec le pan de chemise qui s’échappe de son futal troué, il a vraiment grand allure. — Amène tes vieux os, enjoins-je au Pinuchet. Il soupire et s’extrait de la guinde. Nous restons à la bonne distance du Gros. Celui-ci gravit les deux marches du seuil et se suspend à la sonnette de Mme Piedchaud. Nous le voyons de profil. Le mètre déplié lui constitue une sorte de queue longue de deux mètres (car il s’agit d’un double mètre). On lui ouvre, je pige à son air brusquement tendu. Le voilà parti dans de grandes salades. Il met le paquet, décrit des moulinets avec le mètre (qui, comme le gras est double, il n’est pas superflu de le rappeler). Il en rajoute, montre l’auto, parlemente, se donne… La personne qui lui fait face mord à l’hameçon et se penche pour regarder l’auto. Ce n’est pas une vieille dame, mais un grand vilain pas beau en qui je reconnais Ferdinand, le valet de chambre de la veuve Godemiche ; celui qui, hier, m’estourbit de si belle manière. J’ai le cœur qui fait une cabriole dans ma poitrine (d’ailleurs où voudriez-vous qu’il la fit, cette cabriole, hein ? bande de déjetés). Nous tenons le bon bout. Nous avons renoué le fil cassé. Les dieux sont avec nozigues ! — Acré ! fais-je à Pinuche, il ne s’agit pas de rater notre entrée, on se ferait siffler ! En rasant le mur, je m’approche de la porte. Est-ce une prémonition ? Ou bien fais-je plus de bruit que je ne souhaiterais ? Toujours est-il que Ferdinand Dinette se détranche de mon côté. Il a un sursaut. — Pioche-le ! hurlé-je au Gros. Faut voir un peu comme il a du réflexe, le Béru. Je n’ai pas plutôt dit ça qu’il a sauté sur les cannes du mecton. L’autre bascule en arrière. C’est la ruée. Nous sommes trois à le maîtriser. L’assaut n’a pas duré deux minutes que nous sommes dans la place. Je referme la porte. Comme je m’y attendais, la maison est vieillotte, cirée de bas en haut, luisante… Elle sent le douillet. Il y a de vieux bahuts, des plantes vertes dans des cache-pot de cuivre et des lustres garnis de perles. Le Ferdinand fait une triste figure. Il a l’air consterné du monsieur qui, au moment de se coucher, trouverait une crocodile dans son lit à la place de sa bergère. — Eh ben, Ferdinand, fais-je, on se retrouve, tu vois… « Mets-lui les poucettes ! » ordonné-je à Pinaud. On s’annonce dans une salle à manger qui pue le vieux et aussi le tabac. La valeton-assommeur a dû beaucoup fumer depuis qu’il est ici… — Où est cette brave Mme Godemiche ? lui demandé-je. Il ne répond rien. Je commence à en avoir class des muets. Je lui colle une mandale qui renverserait un clocher. — Il va falloir répondre à nos questions, mon grand, lui dis-je. L’heure H de la vérité V a sonné ; si tu ne l’as pas entendu, c’est que tu as de la cire à cacheter dans les étagères à mégots. Il bredouille : — Madame est à la cave… — On va voir… Tu le tiens à l’œil, Béru ? — Tu parles, fait le Gros en flanquant une torgnole à Ferdinand, en guise d’échantillon. Accompagné du gentil seigneur Pinuchet, je gagne le sous-sol. La cave n’est pas grande, mais elle est bien remplie. Je découvre deux fauteuils près d’un tas de charbon, et dans ces fauteuils deux femmes sont ligotées et bâillonnées. L’une a des cheveux blancs et un air terrorisé, je la suppose être Mme Piedchaud ; l’autre c’est la veuve Godemiche. J’en suis baba. Moi qui la prenais pour une « personne en gratin » (comme dit Béru) de l’organisation, je ne puis admettre qu’elle soit une victime. C’est un rôle dans lequel je ne l’imaginais guère. Nous délions les prisonnières, Mme Piedchaud se met dare-dare à vociférer : — La police ! Vite, la police ! Je porte plainte ! C’est t’honteux ! Je lui montre ma carte. — Rassurez-vous, chère madame, la police, c’est nous… — Ah ! bon, monsieur le détective, il faut que je vous dise. Le fiancé de ma fille est arrivé cette nuit de la part d’Annette. Je l’ai bien reçu. Il m’a dit qu’il était avec sa patronne, et que Mme Godemiche était à l’hôtel voisin… Elle s’étouffe en parlant. Je préfère interviewer la belle rousse. Celle-ci a été molestée et porte des ecchymoses sur le visage. Cela n’altère pas sa beauté épanouie. Je me dis en aparté (je parle couramment cette langue) que je lui ferais volontiers le coup du papillon soudanais (modèle breveté, quinze ans d’expérience, médaille d’or aux jeux olympiens d’Athènes). Mais ça n’est pas le moment. Je leur fais boire à toutes les deux un verre de rhum et j’obtiens de la rouquine flamboyante le compte rendu suivant : — Hier, lors de votre visite, j’étais très courroucée en constatant que vous me soupçonniez. Mon valet de chambre devait écouter notre conversation derrière la porte. Il a compris que vos questions allaient me mettre la puce à l’oreille au sujet de ses activités et il a inventé ce coup de téléphone… « Si vous vous souvenez, il vous a assommé… » — Je m’en souviens parfaitement, certifié-je en me massant l’occiput. — Aussitôt après, il m’a menacée d’un revolver et m’a ordonné de le suivre. Il a ajouté qu’il faisait partie, ainsi qu’Annette, d’une bande organisée, et que si je ne lui obéissais pas, il m’arriverait malheur. J’ai obéi, moins à cause de moi qu’à cause de ma famille, imaginez le scandale si on apprend… J’espère que vous serez gentleman, commissaire, et que… C’est bien les souris ! Elle vient de vivre une aventure terrifiante, elle a pris des gnons, elle a moisi dans une cave et, à peine délivrée, elle s’occupe de son standinge. Ah ! je vous jure… C’est à se cogner le dargif sur un morceau de glace jusqu’à ce que ça produise de l’électricité ! — Comptez sur moi, chère madame. — Merci. On comprend tout de suite que vous n’êtes pas un policier comme les autres… — Ensuite ? — Il m’a forcée à conduire l’auto. Nous sommes allés du côté de la gare d’Austerlitz… — Rue des Frères-Zonêtes ? — Oui. Mon Dieu, ce que vous êtes bien informé ! — Et alors ? — Là, il y avait un affreux homme qui m’a ligotée. Et figurez-vous que cette petite peste d’Annette est survenue peu après… Ils m’ont enfermée dans une vilaine cuisine, j’étais couchée à même le carreau ! Les brutes ! « Du temps a passé. J’ai entendu des cris de femme. J’ai cru que c’était Annette qu’ils molestaient, mais non. Il s’agissait d’une autre personne, car, pendant cette séance ma bonne est venue me voir un instant… « Puis du temps a passé. J’ai perdu la notion de l’heure. Dans la nuit, Ferdinand et l’autre homme m’ont transportée dans une auto et mon ex-valet de chambre m’a amenée dans cette maison. « Quand cette dame… » Elle montre la mère Piedchaud qui chiale dans un coin. — Quand cette dame a vu que j’étais victime d’un kidnapping, elle a poussé des cris. Ferdinand l’a alors frappée jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse, la malheureuse. Et nous avons été enfermées à la cave… « Voilà, monsieur le commissaire, tout ce que je sais. « Quand je pense que j’ai pris à mon service deux voyous… j’en suis malade. Je comprends pourquoi ils ont voulu rentrer du Midi avant moi. Ces bandits utilisaient ma maison pour leurs louches combines. Si mon père apprend ça, le cher homme en fera une maladie. Sa fille ayant pour domestique d’affreux gangsters ! » Je vais dans le vestibule où m’attendent Béru et Ferdinand. — Descends ce monsieur à la cave, dis-je au Gros. Ça va être son tour de villégiaturer dans le charbon. Nous descendons tous à la cave, moi, Ferdinand, le Gros et ses onze huîtres. CHAPITRE XVIII J’EN APPRENDS DE MOINS EN MOINS BELLES Voilà-t-il pas que M. Ferdinand, ex-videur de pot de chambre de la belle veuve Godemiche, se met à faire des manières ? Voilà-t-il pas que môssieur minaude, renaude et prétend jouer les carpes du Roi-Soleil ! Après tout ce qui s’est passé, il a tort, le frelot ! Béru me consulte d’un noir regard. Alors le gars San-A. se lance dans le sérieux. J’ouvre la porte supérieure de la chaudière du chauffage central. Je ceinture mon larbin et je fais signe à Bérurier le preux de lui choper les flûtes. Voilà M. « Madame est servie » à l’horizontale. — Ecoute, julot, lui dis-je. Ou tu te mets à table, ou je te fais bronzer le cuir dans cette chaudière. — Vous n’allez pas faire ça, qu’il soupire, le copain. En guise de réponse, j’approche sa frime du foyer. Il sent la chaleur s’intensifier et ses crins se mettent à roussir. — Voyons, Ferdinand, lui susurré-je, il y a des moments où il faut comprendre de quel côté se trouve son intérêt. Amicalement, je peux te dire qu’il n’est pas à l’intérieur de cette Idéal-Classique… — Assez causé ! bougonne le Gros en poussant de son côté. La lueur du feu empourpre son beau visage à Béru. Ses huîtres restituent l’eau de mer qu’elles contiennent et un filet de flotte dégouline de ses poches. — Toujours pas décidé ? demandé-je au larbin. O.K., tu l’auras voulu. Il pousse alors un grand cri qui nous déchire le tympan dans le sens de la largeur : — Arrêtez ! On le colle dans l’un des fauteuils, Béru s’empare d’un tisonnier qu’il plonge dans les braises rougeoyantes. L’autre regarde, hébété. Cette fois, il pige qu’il se trouve devant des gens qui prennent la vie très au sérieux. Il est désenchanté. C’est scié. Il n’a plus qu’à s’affaler. L’espoir, ça sera pour après… Alors, en termes hachés, il nous raconte l’histoire. Et nous l’écoutons religieusement. Il a toujours mené une existence de traîne-galoche, Ferdinand. C’est un de ces êtres bons à nibe qui se figurent que le fric est fait pour être piqué dans les poches des autres. Après bien des périphéries (comme dit Béru), il a fait la connaissance de l’équipe Embroktaviok-Félareluir. Ces messieurs arrivaient d’Allemagne où ça sentait le brûlé pour leurs pommes. Ils organisaient un petit groupe spécialisé dans le négoce des documents et ils avaient racheté ce restaurant ruski pour avoir une façade. Car ils tenaient beaucoup à ce que tous les membres de l’organisation aient officiellement une vie irréprochable. C’est pourquoi, par exemple, lui, Ferdinand, marnait chez Mme Godemiche. — Annette faisait partie de l’organisation ? coupé-je. — Ces derniers temps, oui. Je l’ai connue en service. Je suis devenu son amant et j’ai fini par la mettre dans le coup. — Tu lui as rendu un fier service, soupiré-je, en songeant à la pauvre gosse allongée sur les pavetons de l’impasse. L’autre ne sourcille pas et continue son historiette. La bande Embroktaviok était en cheville avec celle d’Alliachev à Barcelone. Aussi, lorsque Alliachev venait à Paris, fréquentait-il La Petite Sibérie… Lors de son dernier voyage, il avait procédé comme d’ordinaire, bien que ça ne soit pas avec la bande de Ferdinand qu’il ait affaire pour l’achat des documents volés au ministère. Je pige tout ! Et, vous savez comment je suis, j’éprouve le besoin d’épater l’assistance. — Alliachev a fait des confidences aux gars de ton groupe. Ceux-ci ont eu l’idée d’une opération sans bavures : lui chouraver les plans. Exact ? — Exact, acquiesce l’escogriffe. — Continue, tu m’intéresses… — Alliachev avait une maîtresse, en France… — Monique de Souvelle ? — Juste ! On s’est dit qu’il fallait opérer en souplesse pour ne pas se mettre à dos les patrons d’Alliachev… C’est vous, en quelque sorte, qui nous en avez fourni l’occasion. — Eurêka ! clamé-je. Le Gros qui n’avait pas lâché son tisonnier pousse un cri en s’apercevant que le fer est un bon conducteur de la chaleur. Ses pauvres huîtres finissent de s’égoutter… — Eurêka, répété-je, je viens de tout saisir… — Ah oui ? ricane l’endoffé. — Oui, mon bijou. Alliachev s’est rendu compte que je le filais. Vous lui avez alors proposé une combine pour me neutraliser. Sa poule et Félareluir me jouaient la comédie. Pendant ce temps, lui s’esbignait. Il a accepté avec reconnaissance, pensant que vous étiez sincères. Ça vous permettait de le liquider après lui avoir scrafé les documents. Vous, vous pouviez opérer peinardement, vous étiez débarrassés à la fois de la poule et du flic… — Bravo, commissaire, fait le Ferdinand qui reprend de l’assurance. Béru le remet dans l’ambiance d’une mornifle qui lui fait éclater le pif… — Soyons sérieux, dit le Gros, doctoral, en essuyant sa main éclaboussée. — Il était convenu avec Monique qu’elle me conduirait chez la mère Godemiche dont la propriété était disponible. Ça offrait l’avantage de nous éloigner plus longtemps de Paris… — Toujours exact, approuve le domestique marron. — C’est la suite que je ne pige pas bien… — C’est pourtant facile. Embroktaviok avait décidé de mettre la môme en l’air ; elle était intelligente et aurait pu trouver bizarre la disparition de son Boris. — Alors vous avez tendu une embuscade à Enghien pour canarder sa M.G. quand elle rentrerait à Paris ? — Oui. Seulement le sort s’en est mêlé. Votre voiture à vous est tombée en panne. Monique a eu peur des complications. — Quelles complications ? — Elle devait aller chercher Alliachev rue des Frères-Zonêtes pour l’emmener à Marseille. Si vous ne partiez pas de la nuit, c’était fichu, du moins pour son optique à elle. Elle a pris peur ; une gonzesse, vous savez comment c’est ! Alors elle vous a refilé sa chiotte. — Et c’est moi qui ai été canardé à sa place, dis-je. — Hélas oui. — Dire que j’ai cru, ensuite, qu’on avait intentionnellement bricolé ma propre voiture. — Sûrement pas. Cette panne a tout fichu dans le merdier, soupire Ferdinand. Je réfléchis. — Que s’est-il passé ensuite avec Monique ? — Un drôle de truc. Alliachev n’avait pas les documents. Les patrons l’ont un peu bricolé, et il a fini par avouer que c’était Monique qui les détenait. Monique, on la croyait ficelée, puisque la M.G… Je rigole. — Vous avez dû pousser une drôle de bouille quand vous vous êtes aperçus de votre méprise ? — Vous pensez. Mais dans un sens, ça nous arrangeait, car il fallait qu’on mette la main sur les documents. — Alors vous avez emmené Monique rue des Frères-Zonêtes ? — Oui. — Et elle vous a dit qu’elle avait planqué la bonne marchandise chez son père à la cambrousse ? — Oui. — Et par manque de pot, le vieux, écœuré par la vie en général et celle de sa fille en particulier, venait de se suicider. Ça compliquait les recherches. Mais vous êtes tout de même allés à Courmois-sur-Lerable, de nuit. La maison était vide ; vous avez pu récupérer les documents. Vous avez ensuite étranglé la gosse. Vous l’avez mise dans le cercueil de son dabe. De cette manière, elle disparaissait sans laisser de trace et, vis-à-vis des gens de Barcelone, c’était elle qui portait le chapeau. Les autres croiraient qu’elle avait disparu avec les documents… — En effet… — Quand on découvrirait la carcasse du vieux, beaucoup plus tard, pas une seconde on ne penserait qu’il s’agissait de celle du comte puisque celui-ci avait été enterré normalement ! Ferdinand a un mauvais sourire. — Je vois que vous pigez tout. Le Gros lui vote une nouvelle torgnole. — Pour qui tu te prends, macaque ! fait-il. Tu t’imagines que not’ intelligence vaut pas la vôtre ! — Ce qui vous a perdus, dis-je, vraiment perdus, ç’a été la visite d’Annette à La Petite Sibérie. Qu’était-elle allée fiche au restaurant ? Il sourit. — Les femmes, toujours… — Misogyne ? je ricane. — Votre visite du matin lui a fait peur. Elle s’est dit que vous alliez découvrir le pot aux roses. D’autant plus que Mme Godemiche était très tourmentée et faisait que nous questionner. Alors elle s’est envoyé un télégramme, comme quoi il fallait qu’elle aille auprès de sa mère… — A Marseille ? — Elle croyait que dans une grande ville, il lui serait plus facile de se planquer. Elle est allée trouver les patrons pour leur demander du fric… Un coup de chantage, quoi ! — Ils lui en ont donné ? — Ils n’étaient pas là, c’est Igor, le maître d’hôtel, qui lui a fait une avance. Elle est partie. Seulement Igor s’est rendu compte que vous l’aviez repérée. Il a téléphoné à Embroktaviok. Celui-ci lui a ordonné de rattraper la gosse coûte que coûte au train. C’était trop risqué de la laisser filer… Cette fois j’ai tous les éléments. Enfin presque tous ! — Que fichez-vous dans cette maison ? Ferdinand renaude. — Une idée d’Annette. Quand on lui a remis la main dessus, elle nous a parlé de cette maison. Elle a prétendu qu’on y serait mieux pour cacher Madame et nous planquer. Comme les choses se gâtaient, Embroktaviok a accepté. Toutefois il a voulu qu’Annette demeure avec lui. Il avait peur qu’elle flanche tout à fait… — Pourquoi Embroktaviok n’est-il pas parti de Paris en même temps que vous ? — Parce qu’il attendait une réponse de Berlin au sujet des documents. Il les a proposés à un organisme germano-russe. Si l’affaire se fait, il ira les porter en Allemagne pour ramasser le gros paquet… J’enrage. Dans le fond, on a détruit toute l’organisation, sauf son chef. Et c’est le chef qui a en sa possession la camelote qui nous intéresse. — Programme ? demande le Gros éternellement soucieux de son avenir immédiat. Les événements répondent à ma place. Je perçois une sorte de remue-ménage au-dessus. Je m’élance. Décidément mes jours dans les caves ne me sont pas profitables, car il se passe toujours des trucs au rez-de-chaussée pendant ce temps. Je débouche dans le corridor. D’un coup d’œil j’embrasse la scène : la porte donnant sur la rue est ouverte. Pinaud gît sur le carreau, assommé d’un coup de crosse de pétard, estimé-je. Son bada est à l’autre bout du couloir et une vilaine plaie zigzague sur son cuir… Il a son feu à la main. Je le saisis pour remplacer le mien dont le magasin est vide. Je me rue dans la rue. Une bagnole décarre… C’est une Simca Bertone, rouge sang. « Cette fois, me dis-je, mon San-Antonio chéri, tu n’as pas le droit de louper ta cible. » Je vise les boudins arrière de la charrue. Zoum ! Pif ! Boum ! Paf ! Quatre pruneaux… Les deux pneus arrière de la Simca éclatent l’un après l’autre. L’auto décrit une embardée terrible et s’écrase contre un mur où un colleur d’affiches célébrait les mérites du dernier sorti des yaourts Bédiglas : le velouté du pétrole. Le mec tombe assis dans son pot de colle et se met à baver de frousse sur son pinceau. Pendant ce temps, Embroktaviok (car c’est lui) s’extrait de la voiture sinistrée et défouraille. Les pralines sifflent à mes oreilles. Je continue de foncer. Comprenant qu’il va être râpé, le zigoto prend des longues jambes à son long cou et s’emmène promener dans Epernay, charmante petite cité célèbre pour ses caves, son musée du champagne et son buffet gastronomique. Je me rappelle opportunément que j’ai obtenu une médaille d’argent aux derniers jeux olympiques et je m’élance… C’est la grande corrida. Je ne gagne pas de terrain, mais je n’en perds pas non plus… On prend une rue, deux rues, trois rues et l’on s’adjuge un bol d’air. Cet enviandé a eu une sale inspiration (pour lui), il a pris une voie très passante. Je mugis : — Arrêtez-le ! Aussitôt, c’est plein d’honnêtes citoyens assoiffés de décorations posthumes qui barrent la route à Embroktaviok. Celui-ci se voit foutu. Son revolver ne lui étant plus d’aucun secours, il le jette et fonce sous un porche monumental. Moi itou. Il traverse une cour où sont amoncelés des fûts. Moi de même. Une porte de cave… Il s’élance. Moi aussi. Nous voilà partis dans un labyrinthe bizarre creusé dans la craie de Champagne. Ça descend en pente raide, puis ça redevient plat. Nous sommes dans les caves immenses de la maison Cormoran et Champion, l’eau des champagnes de table. C’est frais, obscur, immense… J’ai lu quelque part une notice documentaire sur la boîte. Des kilomètres de galeries… Les pas d’Embroktaviok se répercutent dans le labyrinthe. J’arrive à des croisements. Les échos déforment les bruits, brouillent leur source. J’écoute, identifie le bon chemin et je continue… Heureusement, une main secourable actionne le commutateur général et les galeries s’éclairent. Je cours le long de millions de bouteilles vertes soigneusement empilées. Des murailles de champagne ! Un cauchemar de champagne. La silhouette d’Embroktaviok se dessine au bout d’une galerie. J’ai encore trois dragées dans le composteur de Pinuche. — Arrête ou je tire ! hurlé-je. Ma voix sonore roule dans les profondeurs du sous-sol. Une voix moyenâgeuse… L’autre s’en fout. Je tire un peu trop vite. Je fracasse un flacon et ça glougloute dans le secteur… Embroktaviok vire sec. Soudain le bruit de sa galopade cesse. Je continue néanmoins de foncer. Je me dis que je suis armé et pas lui… J’ai tort. Il est armé d’un esprit d’à-propos qui vaut mon revolver. Ce salopard vient d’arracher la barre soutenant une pyramide de bouteilles. A l’instant où je me présente, tout s’écroule. Je suis pris dans une avalanche de bouteilles. Ça m’entraîne, me roule, me broie, m’étourdit, m’anéantit, m’engloutit. Je suis entraîné, malaxé, broyé, assommé. Je m’en vais une fois de plus dans le sirop. Le champagne coule sur moi. Les morceaux de verre lardent ma viande. Good night ! CHAPITRE XIX ET DERNIER ! Dix minutes plus tard, on m’a ramené au jour. On a essuyé mon sang, épousseté mes fringues, massé mes bosses. Bérurier se tient debout, bien cambré sur ses solides guitares. Il attend que je reprenne conscience, en mangeant ses huîtres. — Tu parles d’un cirque, me fait-il. Ça va mieux ? — Je suis tout étourdi. — Comme Manon, dit le preux Béru. T’as eu de la chance de me connaître. Sans moi, notre julot se barrait. — Qu’est-ce que tu as fait ? Il rit, heureux, superbe, détendu, assouvi, fier de sa personne, de son intelligence et de son succès. — J’sus t’arrivé z’ici peu de temps z’après toi. C’est moi que j’ai fait allumer les caves. — Bravo. — Au lieu de cavaler dans ce labyrinthe, j’ai étudié la topographie. — Re-bravo… — Il existe au fond de la cave une seconde, toute petite, où ce qu’on entreprose les crus milléminisés. Ceuss que se tapent les rois, les zagakans et les pleins aux as… Elle ferme par une grille commandée électriquement. J’ai fait lever la grille. Ensuite on a commencé la battue. Le mec s’est réfugié dedans cette seconde cave comme dans un piège et ç’a été bête comme chou de l’avoir. — Tu l’as capturé ? Le Gros glisse deux doigts timides dans le trou arrière de son futal. Il gratte mélancoliquement la partie la moins présentable de sa personne. — C’est-à-dire, fait-il, comme il faisait du rebecca, je… Heu, je l’ai flingué ! Il me désigne un tas sombre à l’écart. — A ta disposition, tu vois. Je m’approche du cadavre de l’homme. Il a une bastos entre les deux yeux. Je le fouille méthodiquement afin de récupérer les documents, mais va-te-faire-voir, comme on dit à la cour d’Angleterre. Il n’y a pas plus de documents dans ses poches que de francs lourds dans la poche d’un kangourou. Cette constatation me sonne plus encore que l’écroulement des bouteilles de champ’ sur mon dôme. Je file mon blaze au patron des caves en lui disant de se présenter dans une plombe au commissariat de la ville pour les déclarations et, escorté de Béru, je rallie la rue des Berceaux. — On peut dire que t’as été drôlement baptisé, se marre la Tronche. Tu parles d’une dégustation. Je ne réponds rien. Ce demi-échec m’a rendu amer. Embroktaviok a-t-il cédé les documents à Paris avant d’arriver ici ? Ça m’en a tout l’air. La bouille du Vioque, quand je lui apprendrai qu’ils sont à jamais perdus pour nous ! M’est avis qu’il va perdre un peu la face, San-A., le trop fameux ! Nous retrouvons Pinaud avec du sparadrap sur la coquille. Mme Godemiche l’a pansé comme une fille, aidée de la pauvre maman Piedchaud, tandis que le gars Ferdinand était enchaîné par ses menottes au tuyau du chauffage central. (Béru a de la présence d’esprit.) Le débris d’os lisse sa moustache de chat qui se serait trop approché des braises. — Figure-toi qu’on sonne. Je vais pour t’appeler, et puis je me dis que ça donnerait l’alerte pour si c’était un type de la bande. Je sors mon revolver et je vais ouvrir. Un gars était devant la lourde. Cette présence d’esprit ! J’admire, je te jure. En une seconde, il comprend le topo. Il me fonce bille en tête dans l’estomac. Je culbute, le souffle coupé. Et il me finit d’un coup de crosse… Je me tourne vers la veuve Godemiche. L’émotion lui a mis sur les joues une merveilleuse rougeur. Une fille comme elle, ça a un certain nombre d’heures de vol. Ça peut décoller de n’importe quel aérodrome à mi-mis. Je me laisserais volontiers enlever le plus gros par une dame de cet acabit. — Rassure-toi, fais-je à Pinaud, si ça peut te consoler, tu es bien vengé. — Grâce à moi ! tonitrue Béru. Je lui fait un massage de semelle sur les mollets. Il la boucle. — Tu as arrêté le type ? demande le Révérend. — Oui. Il est blessé à mort. Mais heureusement il a pu parler… — Sans charre ! — Un homme qui se sent fichu perd toute dignité. Il s’est affalé comme une lavasse. — Fais gaffe ! hurle Béru. Mais son exclamation était superflue. J’avais l’œil sur la mère Godemiche et je l’ai vue me foncer dessus, armée d’un couteau à pain qu’elle avait ramassé sur la table. Homme et judocastre je suis. Deux prises de qualité. Le couteau à pain est à terre, la petite panthère aussi. — Je vais te faire une fleur pour te récompenser, dis-je au Gros. Fouille madame ! CONCLUSION Le Vieux est radieux comme un premier mai ensoleillé. Il me presse la main avec énergie, chaleur et émotion. — Bravo, San-Antonio. Voilà du beau, du bon, de l’excellent travail. Je proteste : — Un travail qui a bien failli ne rien donner. Si je n’avais pas été frappé par la clémence de ces gens (qui se sont avérés par ailleurs si impitoyables) pour Mme Godemiche, tout ratait et l’habile femme pouvait conserver les documents cachés dans son soutien-gorge. D’autre part, lors de ma première visite à Mme Godemiche, elle m’avait parlé d’une Simca coupé. C’est ce qui a renforcé ma conviction de son appartenance à la bande. Heureusement ma ruse a réussi. Elle s’est crue perdue. Ferdinand a raison, les gonzesses n’ont pas les nerfs solides. Le Vieux fronce les sourcils. — Je veux dire : les dames, patron, excusez-moi. — Drôle de chef de bande que cette femme de la gentry, hmm ? rêvasse le tondu. — Habile chef de bande, dis-je. Seul Embroktaviok savait qui elle était. C’était lui qui a fait rentrer Ferdinand à son service. Le comble de la prudence, ç’a été de se faire passer pour une victime de la bande aux yeux de la bande elle-même. C’est la première fois que je vois ça ! Le boss me pose sa main satinée sur l’épaule : — Vous en verrez d’autres, promet-il. FIN notes Примечания 1 Voir : On t’enverra du monde. 2 Ce qui n’est pas exclu d’ailleurs. 3 Toi (A votre service). 4 Les frères Zonêtes : Opticiens français ; inventeurs du foyer convexe, du foyer qu’on ne vexe pas, du prisme à la qualité, de lentille farcie et de la monture à guidon télescopique.